Il faut pour cela un accord, une conspiration tacite, facile alors, les journaux étant moins nombreux. Les banquiers, patrons de Bonaparte, ses amis, ses frères s’en occupaient activement. Il fallait obtenir surtout qu’on ne parlât plus de la victoire de Masséna, qu’on laissât sans organe la voix des armées. Les frères de Bonaparte s’y montrèrent très actifs, Joseph était considéré ; Louis, jeune et innocent, plein de zèle pour son frère ; Lucien, vif et remuant, mais imprudent, retentissant. L’aimable et douce Joséphine était mieux écoutée quand elle disait à tel journaliste : « Mon ami, je vous en prie, laissez le Directoire parfaitement libre. Ne lui imposez pas le choix d’un homme dangereux, d’un jacobin, comme ce Masséna. Si la presse laisse libre le Directoire, il choisira le général que veulent les honnêtes gens. »

Une femme qui travaillait si ingénieusement la publicité était inappréciable pour Bonaparte, au moment de la guerre d’Italie ; il était aussi, disait-on, sensible à l’horoscope de Joséphine. Une négresse lui avait prédit « qu’elle serait plus que reine. » Et on a vu que lui-même se croyait prédestiné dès sa naissance. Pour présent de noces, il lui donna une bague noire qui portait dessus : « Au Destin ! »

Il l’épousa le 9 mars, et s’en alla fort brusquement. Son mariage ne lui prit que trois jours. La guerre le pressait, disait-il. Il s’arrêta pourtant à Marseille, où il voulait voir sa famille, et aussi sans doute les Jacobins de cette ville, qui jadis l’avaient accusé et pouvaient l’accuser encore. A Gênes, sur sa route, était Salicetti, son ancien protecteur, puis son accusateur (soit comme mari jaloux, soit comme patriote qui devinait son dangereux génie). Bonaparte le craignait fort, et, avant Vendémiaire, il lui avait écrit des lettres amicales, quasi suppliantes. Le Directoire, les sachant ennemis, avait nommé Salicetti commissaire à l’armée, pour y surveiller Bonaparte. Celui-ci le capta, le ramena par la confiance. Il lui dit qu’au moment d’entrer dans la riche Italie, avec des employés peu sûrs, et des fournisseurs qui (au moins pour se payer) mettraient la main à tout, il avait besoin d’un ami intègre et patriote pour surveiller, garder, régler ces choses, auxquelles lui Bonaparte s’entendait peu. Cette dictature financière tenta Salicetti, et il retrouva pour Bonaparte son vieux fond d’amitié. Il le suivit dès lors comme un témoin intéressé à sa gloire qui, à chaque affaire, enverrait au Directoire, au Moniteur, surtout aux Jacobins, des louanges de Bonaparte. Si bien que ces derniers ne pourraient dire grand’chose à l’encontre de si excellents certificats. Cela alla très bien pour les commencements. Nous verrons qu’en trois mois de succès, Bonaparte, n’ayant plus peur de rien, mit également à la porte ses créateurs, les fournisseurs, et son ami Salicetti.

Voilà comment, avant de commencer la campagne, il avait supérieurement préparé sa publicité. Pour travailler les journalistes, il avait et ses frères et les amis de ses banquiers, les hommes d’argent intéressés à l’entreprise. Auprès des femmes, de leurs entreteneurs et des salons, il avait Joséphine. De plus, il avait emmené pour rédiger ses bulletins des trompettes ronflantes (comme Champagny, etc.). Mais le meilleur de sa publicité était Salicetti, un témoin jacobin pour écraser, faire taire les accusations jacobines.

CHAPITRE VII
VICTOIRE SUR LE PIÉMONT. — BONAPARTE TRAITE AVEC LE ROI, SANS DIRE UN MOT POUR L’ITALIE.

Les fournisseurs hardis qui rendirent cette guerre possible, et qui ouvrirent eux-mêmes la campagne d’Italie, méritent bien de figurer ici. Il en restait plusieurs dans ma jeunesse, et j’ai pu les connaître. M. Thiers aurait dû aussi, en 1826, se renseigner près d’eux. Mais sa jeune imagination a fait un chant de l’Iliade. Au reste, maintenant que la Correspondance officielle est imprimée, nous voyons défiler les acteurs un à un.

Dès le 4 avril, ils distribuèrent en un jour cinq cent mille rations d’eau-de-vie. Et peu après, autre distribution d’eau-de-vie et de paires de souliers, chose fort agréable dans ce pays de cailloux.

Nos affamés de l’armée d’Italie et de la maigre armée d’Espagne virent leur nouveau général entouré de ceux qui semblaient figurer l’abondance. Derrière M. Collot, grasse, aimable figure, marchaient de grands troupeaux. Collot était l’entrepreneur des Vivres-viandes. Il resta attaché à la fortune de Bonaparte et fit les grandes distributions d’argent qui opérèrent le 18 brumaire. Je l’ai vu fort bel homme encore, sous la Restauration, où il s’était fait nommer directeur de la Monnaie.

La grande entreprise des Vivres-pain était dans les mains de Flachat, qui venait escorté d’une armée de chariots de farines. Il fut l’exemple de l’ingrate inconstance de Bonaparte qui, après avoir loué d’abord sa loyauté, l’injurie ensuite cruellement dans sa Correspondance, puis se repent, varie sans cesse jusqu’à ce qu’il ait expulsé cet homme utile qui d’abord l’avait tant servi.

Les autres fournitures furent faites par différents banquiers qui, peu à peu, paraissent dans la Correspondance : le juif alsacien Cerfbeer, le Suisse Haller qui, comme Collot, resta attaché à Bonaparte, et qui, en 99, fit pour son expédition d’Égypte le grand encan des richesses de Rome (voy. Gouvion Saint-Cyr), dont les bonapartistes accusèrent Masséna.