Le jeune général donnait beaucoup, promettait encore plus. Dans un ordre du jour, dicté, ce semble, par M. Collot même, il dit : « Bientôt vous aurez de la viande fraîche tous les jours. Et en attendant, on alternera entre la viande fraîche et la viande salée. » Quel cœur n’eût pas été sensible à une telle éloquence ?
Cependant la première proclamation de six lignes allait bien au delà. Sans dire un mot de gloire ou de patrie, elle semblait permettre tout excès, déchaînait la fureur des passions brutales :
« Vous allez entrer dans un riche pays, où vous aurez tout pouvoir. »
En effet, dès Oneille, et, avant la campagne, on imposa des contributions qui, avec tant de fournitures, devaient mettre l’armée fort à l’aise et de bonne humeur.
Chose curieuse, elle était sombre. La figure étrangère et mesquine de ce général inconnu ne plut pas fort. Pour ceux qui revenaient d’Espagne, ce visage mauresque ne rappelait que l’ennemi. Nos Pyrénéens revenus sous Augereau obéissaient fort bien à Masséna, qui venait de gagner la belle victoire de Loano. Mais Bonaparte, favori de Barras, et connu seulement par le petit combat de Vendémiaire, imposait peu. Il y eut même un bataillon qui, sans se révolter, faisait le sourd aux ordres, ne voulait pas marcher. On ferma les yeux, et, sans oser le punir, on le dispersa.
Bonaparte savait d’instinct cette vérité : que la haine est un grand élément d’amour. Pour se concilier le soldat, il organisa un terrorisme habile sur des gens détestés du soldat, les employés des vivres, les riz-pain-sel, comme on les appelait. Il se fit apporter devant l’armée de grandes balances, fit peser les bottes de foin qu’on donnait à la cavalerie, vit qu’elles étaient légères, ne pesaient pas le poids. Il fit des enquêtes sévères, et parla de fusiller des employés. En tout cela il se montra plus adroit que Masséna, qui était négligent, ne s’occupait pas assez de ces choses.
On voit, dans ses Mémoires, que Bonaparte lui dit son plan, fort simple, et qui différait peu des essais qu’on avait faits en 93 et 94 avec la petite armée d’alors. C’était de passer les montagnes au plus bas, et d’entrer par les jours que laissaient entre eux l’Autrichien et le Piémontais, entre Beaulieu, Colli. En réalité, l’Autrichien Beaulieu était tiraillé par son lieutenant Argenteau, un favori dont il se plaint très fort, et d’autre part par les Anglais qui, fournissant l’argent, le menaient (comme ils firent pour ses successeurs Wurmser et Alvinzi). Ces Anglais ne disaient qu’un mot : « Sauvez Gênes ! approchez-vous de la mer, où Nelson vous attend. » Ainsi on le menait à l’occident, à droite, et on l’éloignait de Colli et des Piémontais. Bonaparte voulait passer entre, et se jeter sur la route d’Alexandrie et de Milan. Manœuvre audacieuse, excellente après la victoire, mais imprudente avant. Masséna lui en fit remarquer les dangers, dit que d’abord il fallait être sûr du Piémont. Bonaparte comprit et suivit cela à la lettre, mais n’en répondit pas moins arrogamment des choses vagues que Masséna a conservées : « Tous moyens sont bons à la guerre. Surveillance et jactance ! c’est le cas. » (Mém. de Masséna.)
Cette jactance réussit fort mal. Il avait mis imprudemment dans une vieille redoute sur l’Apennin un simple bataillon de grenadiers sans vivres, ni presque de munitions. Les voilà assiégés par douze mille hommes. Ces grenadiers et leur colonel Rampon venaient d’Espagne, où ils avaient fait la guerre sous Dugommier. Ils sentirent l’importance de cette première action qui eût pu avoir des suites décisives.
Ils jurèrent dans la main de Rampon qu’ils mourraient plutôt là, et s’y défendirent tout le jour. La nuit, le chef des assaillants suspendit un moment le combat. Et Rampon trouva moyen d’avertir Masséna, qui monta avec deux pièces de canon. Derrière venait le général Laharpe, parti de Savone à deux heures avec Bonaparte. Masséna était déjà arrivé et suivait silencieux, sans tirer, la crête de l’Apennin. Tout à coup il détache, lance dans la vallée (Montenotte-Inférieur) une colonne qui enlève tout (quatre mille morts, deux mille cinq cents prisonniers).
Si la nouvelle arrivait à Paris dans sa simplicité, il était à craindre qu’on ne vît l’imprudence d’avoir mis là Rampon (mille hommes contre douze mille et presque sans munitions), imprudence réparée par l’arrivée de Masséna, qui battit l’ennemi. Mais tout fut heureusement arrangé pour le Moniteur par Salicetti ; il mit en dernier lieu Masséna et embrouilla tout, confirmant par là le rapport de Bonaparte qui veut faire croire que Masséna arriva assez tard, n’étant parti qu’avec lui Bonaparte.