Après Montenotte éclatèrent les inconvénients du nouveau système qui lâchait le soldat. A Dego, les nôtres, éparpillés dans un désordre affreux, laissèrent un moment l’avantage aux Autrichiens. Masséna les raffermit, finit cette panique. Bonaparte et Victor survinrent, arrêtèrent l’ennemi, sur lequel Masséna poussant à la baïonnette fit cinq mille prisonniers, pendant qu’Augereau emportait les hauteurs.
Bonaparte écrit à Paris que le général en chef Beaulieu y était en personne. Chose fausse. Ces petits combats de Montenotte, Millesimo, enfin Dego, emporté par Masséna, Laharpe, ont eu lieu pendant son absence. Ne voulant pas perdre ses grands magasins, Beaulieu en plusieurs jours se retira à Acqui, puis à Alexandrie, tandis que l’armée piémontaise, avec Colli, évacuait le camp de Ceva.
C’est ici que tous les historiens placent, et que Bonaparte lui-même a répété dans ses Mémoires militaires la belle déclamation sur l’armée qui pour la première fois découvre au loin l’Italie. Champagny, bon élève du collège Louis-le-Grand, lui faisait ces discours de rhétorique. M. de Talleyrand l’a assuré à M. Villemain, qui me l’a redit.
Les nôtres, en effet, furent charmés et descendirent. Les Piémontais s’étaient retirés à Mondovi, qui capitula, fit aux Français l’accueil le plus fraternel, et dressa le premier arbre de Liberté qu’ait vu l’Italie. On trouva là de très beaux magasins en viande, vin (huit mille bouteilles). Et on n’en leva pas moins une contribution énorme.
Bonaparte, effrayé des pillages du soldat, intima à son ordonnateur d’utiliser les ressources du pays. Le général Laharpe, très honnête, faisait sans doute des représentations, car je vois Bonaparte, au 16 avril, l’autoriser à lever une contribution sous forme d’emprunt. Mais ces formes hypocrites ne convenaient pas à la situation.
Elle mettait en concurrence le soldat et les fournisseurs. Comment ceux-ci pourraient-ils se rembourser de leurs avances, si le pillage du soldat prenait tout ? Bonaparte s’émut, fit le sévère, dit qu’on fusillerait les pillards. Puis, cela n’effrayant personne, il accorda des primes à ceux qui se contenteraient d’un pillage régulier. On donnera un louis à celui qui prendra un cheval (Corresp., p. 174). Mais cela ne suffit pas. Je vois huit jours après : « Les chevaux de troupes à cheval appartiennent à qui les prendra. Les chevaux tenant aux pièces ou équipages sont à la brigade qui prendra cette artillerie ; et elle en aura deux cents livres qui lui seront réparties (24 avril). » Le voilà donc commencé ce marchandage de l’armée qui alla toujours augmentant.
Dans une proclamation, il promet au soldat la conquête, aux Italiens la liberté, et dit à ceux-ci : « Nous venons pour rompre vos chaînes ; venez avec confiance au-devant de nous. » Et en même temps il promet au soldat qu’une seule province donnera un million.
Il se trouvait près de Turin, et la monarchie de Savoie, encore intacte, assise sur tant de places fortes, inexpugnables, qui avaient si souvent arrêté nos aïeux, cette monarchie prenait peur, de quoi ? Surtout des siens, de la propagande française, du souffle de liberté qui en dessous agitait l’Italie.
L’arbre planté à Mondovi par des mains italiennes révélait clairement la pensée qui couvait dans toutes les villes. Le roi de Piémont sous ses pieds, sentait cette agitation, cette sourde tempête, et il en était effrayé. L’armée qui arrivait n’avait point d’artillerie de siège. Mais si Turin se livrait elle-même ? Le seul espoir du roi contre l’armée française était le général, le petit Corse, qui se disait issu d’une famille de Florence. Dans ses proclamations pas un mot révolutionnaire. Qu’avait-il répondu au salut solennel de l’Italie, quand elle planta à Mondovi son premier arbre de liberté ? Que cette ville et sa banlieue payeraient un million de contributions. Le roi jugea fort bien qu’un tel apôtre de la république, qui punissait ainsi les patriotes italiens, ne serait nullement insensible à ses avances. Il lui envoya d’abord son ministre, homme très délié puis, (comme d’honneur !) son propre fils, l’héritier de sa couronne, et qui devait bientôt lui succéder.
Ceux qui, dans Bonaparte, ne veulent voir que le politique, l’homme de fer et d’airain, l’admirent ici comme homme pratique. Mais ceux qui, comme nous, le jugent sur tout l’ensemble de sa vie, sur l’inquiétude qu’il montra plus tard de l’opinion du faubourg Saint-Germain, jugent qu’il fut très flatté de la soumission de cette cour, le centre de l’émigration, de cet accueil flatteur qui le lavait de Vendémiaire, et le réconciliait « avec les honnêtes gens. » Il fit ce qu’on voulut, flatta qui le flattait, signa un armistice, reçut trois grandes places avec leurs magasins, leur artillerie, de plus le chemin libre par le Piémont entre la France et l’Italie. Il fit entendre qu’il n’était ennemi que des Autrichiens, et sans doute insinua qu’en conquérant la Lombardie, la France ferait part au Piémont.