Quoi ! pas un mot pour l’Italie ? rien pour ces populations qui se montraient amies enthousiastes de la France ? Une seule parole qui eût imposé au roi des garanties pour ses sujets, aurait eu un effet incalculable (et bien au delà du Piémont). Toute l’Italie alors frémissait d’espérance. Toutes les villes, de la Sicile aux Alpes, écoutaient et croyaient l’entendre venir. Si ce grand peuple avait parlé, il aurait dit justement le contraire de la proclamation tant admirée où, des sommets des Alpes, il avait montré à l’armée toute l’Italie comme une proie. Milan, Bologne, toutes les villes, d’un même cœur lui auraient dit : « Venez ! depuis 89, nous appelions la France ! Nous n’attendions que vous pour lui ouvrir nos portes, nous précipiter dans ses bras ! »

Chose curieuse ! ce fut l’armée qui, malgré ses désordres, avait gardé le sens de la Révolution, et qui avait au cœur en lettres de feu son beau titre : « Libérateur du monde ! » Ce fut l’armée qui réclama, qui ne voulut point de repos, point de traité. M. Thiers, si fanatique de Bonaparte, ne peut cacher cela. Il dit qu’en Augereau, le soldat jacobin, l’enfant du faubourg Saint-Marceau, le vaillant de Millesimo, fut l’âme, la voix de l’armée. Ce loustic soldat qui, sous formes vulgaires, pouvait tout osa lui remontrer probablement ce que disait le bon sens même : « Ah ! je comprends, vous voulez repousser l’Italie ! fermer les portes de Milan qui s’ouvraient d’elles-mêmes, et celles de tant d’autres villes qui nous appelaient. Écoutez-moi, j’ai servi en Italie avant 89, et je la connais bien. Si par votre traité vous l’éteignez, vous manquez le moment. »

Pendant ce temps, Bonaparte écrivait intrépidement au Directoire : « J’ai consulté tout le monde, et tous étaient de mon avis. Si je n’avais rempli vos désirs, ce serait le plus grand malheur qui pût m’arriver… Si j’ai pris quelque chose sur moi, c’est avec la plus grande répugnance et persuadé que vous le vouliez. » (27 avril–6 mai.)

Mensonge hardi. Pour le faire croire, il envoya les drapeaux par Murat, un vrai acteur de Franconi, duelliste connu de la garde de Louis XVI, un vaurien adoré des femmes, qui imitait très bien la franchise militaire, avait l’air bon enfant, tel qu’il fallait enfin pour tromper le public. On en pleura de joie. Carnot fit instituer la Fête de la Victoire.

CHAPITRE VIII
LODI (12 MAI 95).

Bonaparte avait écrit au Directoire : « Je serre de près Beaulieu. Je ne le lâche pas. »

Chose fausse. Il le lâcha quinze jours (27 avril, 12 mai) malgré l’armée impatiente. Ce retard eut des conséquences incalculables.

L’armée croyait passer le Pô à Valence. Bonaparte, tout exprès, avait compris Valence dans les places qu’il demandait. Beaulieu croyait à ce passage. Il avait fait des travaux, des redoutes, sur la rive gauche et en préparait la défense. Il fut bien étonné quand Bonaparte, ce foudre de rapidité, prit la rive droite et la descendit à loisir, lui donnant tout le temps de remplir les ordres de Vienne, d’armer le château de Milan et de ravitailler Mantoue, c’est-à-dire de nous préparer un an de guerre terrible.

Valence était un but marqué d’avance, et comme un rendez-vous d’honneur. Les historiens sont admirables ici. Ils supposent que ce grand détour et ce retard absurde et désastreux fut une ruse de Bonaparte. Belle ruse ! laisser à Beaulieu le temps qui lui était nécessaire pour remplir ses instructions.

« Mais Bonaparte dit n’avoir que trente et un mille hommes. » En effet, il voulait faire croire qu’il n’avait que la petite armée de Schérer et de Masséna. Il ne compte jamais tout ce qu’y ajoutait l’armée des Pyrénées, un personnel d’officiers admirables. Dans la grande réforme que notre épuisement financier nous forçait de faire, on conserva soigneusement ces officiers. Voilà pourquoi, dans l’unique moment où l’on me permit d’ouvrir le manuscrit des Mémoires de Barras j’ai lu ceci : « Nous laissâmes Bonaparte maître de prendre des officiers dans toutes les armées de la République. » Je m’explique. Il eut d’abord avec ceux d’Italie ceux de l’armée des Pyrénées. Plus tard, ceux de l’armée des Alpes. Enfin, Moreau, avec une abnégation admirable, lui choisit dix-huit mille hommes d’élite dans la grande armée du Rhin. De plus, il eut des Pyrénées Augereau, Lannes, Rampon, Victor, etc. ; des Alpes, la perle de l’armée, Joubert et le solide bataillon helvétique. Enfin Bernadotte lui amena du Rhin les glorieux amis de Desaix et de Marceau, le colonel mulâtre Alexandre Dumas, qui renouvela le trait d’Horatius Coclès, et l’audacieux Delmas, qui, de sa main, prit souvent des drapeaux dans les rangs ennemis.