Augereau certainement exprima la pensée de nos Pyrénéens, et celle de Masséna, de l’armée d’Italie, quand il dit qu’il ne fallait pas s’arrêter à Chérasco, mais fondre sur Beaulieu. « Il s’était retranché. » Qu’importe ? Avec une telle élite on eût toujours passé. Je suis persuadé que ce rude soldat lui dit en souriant (comme la veille de Castiglione) : « Je suis soigneux de votre gloire. Marchons tout droit à l’ennemi ! »
L’armée ne demandait aucun repos. Elle s’était refaite en Piémont. Bonaparte écrivait : « Ce que nous avons pris à l’ennemi est incalculable. » Et on levait partout de fortes contributions. Au 3 mai encore, Bonaparte paraît avoir en vue le passage de Valence et l’assaut des retranchements de Beaulieu. Il dit à Masséna, Laharpe, Sérurier de faire un bataillon de trois mille six cents hommes d’élite, tiré des grenadiers et des carabiniers.
Les jours suivants, tout change ; il monte à cheval, descend par la rive droite du Pô jusqu’à Plaisance, pour imposer aux ducs de Parme et de Modène un lourd traité d’argent. Ces petits princes avaient paisiblement amassé des trésors. Il leur extorque vingt millions[37] ! En même temps, il dit qu’on peut en exiger quinze de Gênes. Il écrit à Carnot : « Je vais vous envoyer dix millions. Cela ne vous fera pas de mal pour l’armée du Rhin. »
[37] Je suis ici Rapetti (Biographie, Didot) qui, comme historien officiel et collecteur de la Correspondance, a eu sous la main toutes les sources, tous les papiers.
Ceci pour Carnot, l’honnête homme. Mais pour le grand public, pour les femmes et les mondains, les amateurs qui entouraient Barras, il promet des tableaux du Corrège, et plus tard des bijoux, etc. Dès le lendemain de Chérasco, 27 avril, il avait écrit à Faypoult, notre envoyé à Gênes : « Écrivez-moi ce que peuvent fournir de précieux Parme, Plaisance, Modène, Milan et Bologne. Donnez-moi la note des tableaux, statues, enfin des curiosités, galeries, cabinets, etc. »
Il était averti (probablement par Joséphine qui, de la Tallien, pouvait savoir les secrets de Barras) que Barras, la Réveillère et autres directeurs, moins aveugles que Carnot sur Bonaparte, n’avaient pas digéré son traité de Chérasco ni tous ses plans contraires à leurs instructions. Ils ne s’arrêtaient pas à ses vanteries d’aller à Vienne. Ne pouvant destituer un général victorieux, ils l’envoyaient à Naples, à Rome, faire contre le pape la croisade républicaine. Pendant ce temps, Kellermann passait de l’armée des Alpes à celle d’Italie, prenait Milan, faisait la grande guerre de Lombardie.
Ce plan, sans doute, était poussé par les capitalistes qui avaient lancé Bonaparte, et qui maintenant le voyaient mettre la main sur tout et ne vouloir plus que ses employés militaires. On odorait déjà la royauté financière qu’il s’adjugeait sur l’Italie.
Bonaparte avait hâte de déjouer ce plan, en gorgeant de dépouilles un gouvernement famélique. De plus, de conquérir l’opinion de Paris, de se rendre pour ainsi dire présent par ces trophées, ces miracles des arts. On voit en tout ceci qu’il s’inquiétait peu d’aigrir, irriter l’Italie, qu’il faisait justement le contraire de la propagande républicaine qu’on lui avait recommandée.
Il arriva vers le 4 à Plaisance, y resta jusqu’au 11 mai, ce qui fit en tout quinze jours de retard avec le temps passé à Chérasco. (Voyez au Moniteur, le rapport de Salicetti.) Plaisance, dit-il, assez naïvement, lui parut la plus agréable ville de l’Italie. C’est la première, en effet, où il jouit de cette dictature financière qui est le pouvoir même. Car, avec l’argent, on a tout.
Beaulieu employa bien ces quinze jours qu’on lui laissait. Ce général (octogénaire presque) montra une grande activité, ravitailla Mantoue, et par là nous créa pour un an de guerre. Pendant ce temps, Bonaparte, le héros, remuait des caisses et des sacs.