L’armée autrichienne était loin. Contre ses détachements qu’on rencontra, il suffit de deux petits combats. Lannes, sans grand obstacle, s’élança et passa le Pô.
J’admire ici la précision des informations que Bonaparte recevait de Paris. Il sut que la quasi-destitution qui l’envoyait à Rome devait partir le 10 mai. Il la reçut le 14. Mais le 12 il l’avait prévenue et rendue impuissante en remportant l’éclatant succès de Lodi, qui porta l’enthousiasme au comble, paralysa le Directoire, éteignit dans sa main la foudre qu’il lançait.
Le tout à bon marché. Car il organisa la belle scène du pont de Lodi, mais lui-même n’y passa pas.
Pour répondre à ce qu’il craignait, il fallait cette affaire d’éclat.
Une chose remarquable dans une telle carrière militaire, c’est que Bonaparte ne fut jamais blessé, excepté une fois au pied, à Ratisbonne. Les gens de Saint-Hélène prétendent l’avoir vu après sa mort tout couvert de blessures. Et pendant sa vie, on disait : « Quand il est blessé, il le cache, croyant que ces choses d’humanité commune lui feraient tort, et l’empêcheraient de passer dieu. »
Dans la réalité, cette unique blessure (à la jambe) n’a d’autre garantie qu’une gravure où on le voit qui, pour monter à cheval, s’échappe des mains des chirurgiens.
A Paris, on croyait qu’un général si audacieux qu’on supposait toujours en tête de l’armée, serait un jour ou l’autre blessé ou tué. Et on le craignait fort. Mon père m’a dit que les journaux, pour réveiller souvent l’intérêt du public, n’avaient qu’un sûr moyen : de faire faire une chute au héros, de lui casser un bras, une jambe. Ceux qui, depuis qu’il avait fermé les Jacobins, espéraient en lui le futur sauveur de la société, les femmes sensibles surtout, disaient : « Hélas ! il s’expose trop… Il nous sera enlevé quelque jour ! »
Mais l’armée ne s’y trompait pas. Tout en le croyant brave, comme il était, elle s’étonnait de voir que, dans sa courte campagne du Piémont, il avait peu cherché les occasions. Personne ne lui eût demandé les qualités des officiers inférieurs, ni la furie guerrière de Lannes, ni l’impatience héroïque du jeune Joubert, mais on eût aimé à lui voir l’attitude des deux grandes figures de l’armée, de Masséna, qui s’illuminait sous le feu, ou d’Augereau, souriant aux boulets. « Vous êtes trop nerveux », lui disait Augereau avant Castiglione. Tous révéraient en lui la grandeur des vues, et lui supposaient un génie profond de calcul, mais s’étonnaient qu’il dédaignât un peu les détails de l’exécution.
Le retard, le répit si long qu’il donna à Beaulieu, en restant à Plaisance, pouvait exciter la malice des impatients de l’armée. Il était temps d’être un héros.