Il fit partir en pleine nuit la fameuse colonne d’élite sous Masséna, qui fit dix lieues d’une traite (rapport de Bonaparte), et arriva le 12 mai à la ville de Lodi, qu’elle emporta sans peine. Beaulieu avait ce qu’il voulait, ayant eu le temps de garnir Milan, surtout Mantoue. Il était avec son armée un peu en arrière des rives de l’Adda et du pont de Lodi. Au pont, il avait laissé vingt pièces de canon et son avant-garde. Bonaparte dit à tort que Beaulieu, en personne, était là avec son armée, que son ordre de bataille fut rompu, etc. Déjà Salicetti, son homme et son flatteur, ne peut aller si loin dans le mensonge, il dit seulement dix mille hommes. En réalité, Beaulieu était embarrassé. Comme l’Adda a une foule de gués assez faciles (quoi qu’en dise Bonaparte, qui prétend que sa cavalerie passa difficilement un peu plus haut), Beaulieu ne pouvait supposer qu’on choisirait juste le point le plus dangereux, en face de sa batterie. Au reste, beaucoup de soldats traversèrent l’Adda, en se moquant du pont, dont le passage n’avait de but que la réclame et son bon effet dans Paris.
Ce pont était fort long, par conséquent plus difficile à passer que ne fut plus tard le petit pont d’Arcole. Mais il faut considérer que l’artillerie d’alors était fort lente, surtout dans les mains autrichiennes. Bonaparte d’abord avait, en face, posé aussi sa batterie.
Masséna, qui marchait en tête de la colonne d’attaque, prit avec lui Cervoni, voulant sans doute que ce premier fait de la conquête d’Italie fût conduit par deux Italiens. Ils avaient avec eux le Français Dallemagne, et l’impétueux Lannes, qui s’invita et vint comme volontaire à cette fête. Derrière, avant tout autre corps, venaient les Savoyards, qui ont mauvaise tête, et qui voulurent passer d’abord avec les deux généraux italiens.
Après eux, Rusca, Augereau et nos Pyrénéens, avertis un peu tard.
J’ai sous les yeux un rapport, d’un Suisse, nommé Bovet, qui était avec les Savoyards dans le bataillon dit Helvétique. Blessé et précipité presque, il s’accrocha au pont, vit tout.
Il y eut, dit-il, d’abord quelque indécision. Masséna força le passage. Mais si l’on en croyait Salicetti et Bonaparte, ce fut Berthier… qui se jeta à la tête, emporta tout, soutenu par Masséna. Version maladroite, qu’on croirait épigrammatique. Quoi ! ce fut Berthier, le chef d’état-major, l’homme des cartes et plans, ce géographe militaire, qui sortant de son rôle, se mêla dans cette bagarre, entraîna Masséna ? Bonaparte n’y étant pas, crut peut-être utile d’y envoyer Berthier, son homme, qui ne le quittait guère. Le soldat, en voyant Berthier, croyait voir Bonaparte même.
Celui-ci n’avait paru, dit mon témoin, qu’avant l’affaire pour établir sur le pont la batterie qui empêchait les Autrichiens de le couper, et cela, dit Salicetti, « sous une grêle de mitraille. » Heureusement le lit du fleuve (comme tous ces grands torrents des Alpes), est une plaine de cailloux, fort large à cet endroit. M. Thiers montre Bonaparte parcourant les bords de l’Adda, et rentrant dans la ville, « après avoir arrêté son plan ! » Quoi ! il est venu là sans avoir un plan arrêté ? « Il communique aux siens un courage extraordinaire. » C’est la scène de Louis XIV au passage du Rhin, où le roi se plaint de sa grandeur qui l’attache au rivage.
Il y eut dans cette petite affaire douze cents hommes de tués, dit Salicetti même. On se garda bien de poursuivre. Les soldats étaient fatigués, dit Bonaparte. Ajoutez que Beaulieu était à deux pas avec ses quarante ou cinquante mille hommes, non entamés. Bonaparte est superbe ici d’effronterie. Il ose dire que « l’armée ennemie (qui n’y était pas) fut éparpillée. » Ce qui est sûr, c’est qu’elle se retira lentement, ayant parfaitement rempli l’ordre de Vienne : « Garnir Milan, ravitailler Mantoue. »
L’effet de l’affaire fut immense. Comme à ce moment on apprenait que nos armées du Rhin entraient en campagne, Beaulieu se réserva, et remonta vers le Tyrol. Bonaparte écrivit à Carnot : « Cette bataille nous donne toute la Lombardie. J’assiégerai Milan et Mantoue. Et si les armées du Rhin avancent, je remonte l’Adige, j’envahis le Tyrol, et leur donne la main. »
Le 14 mai, arriva la dépêche des Directeurs pour diviser l’armée d’Italie, appeler Kellermann. Mais tout était changé. Bonaparte, affermi et fier sur son pont de Lodi, ne les écoute pas, et leur lave plutôt la tête. Il parle royalement : « Il ne faut qu’un seul homme, et que rien ne le gêne. »