Dans ce moment de force où l’on n’osera lui rien disputer, il jette par dessus la muraille son surveillant, pourtant si complaisant, Salicetti. Il n’en a plus besoin auprès des Jacobins, après ce succès. Pour le récompenser de ce dernier bulletin, si partial, il dit brutalement : « S’il faut que je réfère de tous mes pas aux commissaires du gouvernement, n’attendez plus rien de bon. » (14 mai, Corr., I, 334).
Le Directoire ne souffla mot.
Dès ce moment, Bonaparte s’adresse au public, et se fait une publicité merveilleuse. Pour que ce grand coup de trompette remuât toute la France, il envoya à chaque département les noms de ses grenadiers qui avaient passé le pont de Lodi, de sorte que chaque localité eût intérêt à célébrer la chose.
Elle fut extraordinairement retentissante. Toutes les guerres de l’Empire ne l’ont point éclipsée. Dans mon enfance, et jusqu’en 1814, j’ai vu le long des boulevards et des quais, toujours, toujours le pont de Lodi. Et sur le pont, un drapeau à la main, Bonaparte, qui n’y était pas. Il n’avait pas eu jusque-là occasion de payer beaucoup de sa personne, et ne fut pas fâché de l’erreur populaire qui le mêlait à ce combat célèbre. Quel fut l’auteur de cette erreur ? Il faut le dire : lui-même. Un jeune graveur de Gênes lui avait offert des estampes qui représentaient nos faits d’armes. Bonaparte lui envoie vingt-cinq louis, et la recommandation : « Qu’il grave le pont de Lodi. » Le jeune homme reconnaissant ne pouvait manquer d’y représenter Bonaparte, dont l’image reste désormais sur ce pont pour l’immortalité.
C’est à partir de cet exploit et de cette tradition fausse, que tous les arts ont menti pour la gloire de Bonaparte. Joséphine, aimée des artistes, bonne pour eux dans ce temps de pauvreté, obtenait ou par des dons, ou par de tendres flatteries qu’ils étendissent le nom, la popularité de son héros. A la Bibliothèque, les cartons Hénin en sont pleins. J’y vois, entre autres, une belle gravure qui le représente en Italie, près du tombeau, du laurier de Virgile. On commence dès lors à adopter pour lui le faux type qui a prévalu, dans lequel on dissimulait qu’il n’avait ni cil, ni sourcil. On déguisait sa figure toute mauresque, et on lui donnait une grandiose figure italienne qui peu à peu devint César.
En l’idéalisant, ces gravures sont quelquefois combinées pour faire tort à ses rivaux, et surtout pour enterrer Hoche. Le cabinet des estampes en possède une bien cruelle. Les cinq grands généraux du temps y sont, tenant à la main les cartes des pays qu’ils ont conquis. On voit Pichegru, long et plat, avec la Hollande ; Moreau, médiocre et vulgaire, avec les rives du Rhin. Mais le vrai but de l’estampe, c’est d’opposer Hoche et Bonaparte. Bonaparte, grand, fier, héroïque, par un geste dominateur, montre la carte de la belle Italie. Hoche, petit, fort, trapu (ce qu’il n’était pas), mais triste, j’allais dire, humble et repentant, montre honteusement la Vendée, le terrain de la guerre civile, la plage inexpiable de Quiberon, et visiblement demande pardon à l’avenir.
CHAPITRE IX
BONAPARTE NE COMPRIT RIEN A L’ITALIE.
Les historiens, copistes trop fidèles du lyrisme insensé des journaux de l’époque, parlent toujours de la foudroyante campagne d’Italie. Et ils ne s’aperçoivent pas qu’elle eut de longs intervalles de repos, trois mois d’abord de Lodi à la levée du siège de Mantoue (10 mai–31 juillet), puis deux ou trois mois, entre les défaites de Wurmser et celles d’Alvinzi (septembre–décembre).
Interruptions très favorables à Bonaparte ; elles lui permettaient de s’organiser librement, et de voir quel parti il pouvait tirer de l’Italie, et pour la guerre, et pour l’Italie elle-même.
Un peuple de tant de millions d’âmes était pourtant une ressource et une arme pour la guerre prochaine qu’on ne pouvait pas négliger. Quand on voit que l’Autriche, pendant ce temps, fit un appel désespéré aux diverses populations de son empire, aux Allemands, Croates, Tyroliens, Hongrois, et, leur remettant son salut, amena une à une ces grandes tribus sur le champ de bataille, on se demande pourquoi Bonaparte ne fit pas un appel sérieux à l’Italie, qui (au moins dans toutes les villes) était pour nous.