Avec les prêtres, la classe qu’il courtisait aussi, c’était les savants, les académiciens, classe respectée en Italie. Pendant qu’il faisait fusiller les magistrats innocents de Pavie, il honorait ses professeurs, entre autres l’illustre astronome Oriani. Il se piquait fort de mathématiques (quoiqu’il en sût très peu, d’après Libri). Ainsi il s’amusa à étonner Lagrange, le Piémontais célèbre, en lui parlant d’un théorème tout nouveau, et qu’il avait exprès étudié le matin même.
S’il avait eu en général plus de culture, il aurait davantage respecté l’Italie.
Il aurait su combien, au dix-huitième siècle même, elle avait été inventive, non seulement dans les sciences naturelles (Volta, Morgagni), non seulement par des arts charmants (Canova, Cimarosa, et bientôt Rossini), mais dans la morale et l’histoire, par des choses d’originalité profonde, inconnues au moyen âge et à l’antiquité.
Vico, pénétrant le génie italique et étrusque, venait de fonder la philosophie de l’histoire, l’Umanità, la science de ses résurrections. De là, dans les arts même, de tragiques éclairs, qui percent à une profondeur que n’eut jamais la Renaissance. Les génies du seizième siècle n’ont rien fait de plus mâle ni de si émouvant que les eaux-fortes de Piranesi, ses tombeaux et ses monuments, ses funèbres Prisons, où l’on sent tout ce qu’il y avait de douleur étouffée dans l’âme italienne remontée du sépulcre par un sublime jet.
CHAPITRE X
BONAPARTE ROI D’ITALIE.
« C’est depuis Lodi, dit-il lui-même, que j’entrai en malice contre le Directoire. »
La Correspondance officielle, mutilée ici, comme partout, montre pourtant très bien, dans le peu de faits qu’elle donne, ce que fit Bonaparte dans ses mois de repos.
A Paris et ailleurs, on disait en riant : « Qui sait ? Il se fera duc de Milan. » Cela arriva, et bien plus, il fut roi d’Italie, dominant l’Italie centrale, de l’une à l’autre mer, à Bologne, Ancône et Livourne, épargnant soigneusement Rome, malgré le Directoire. Quant à Naples, il disait lui-même que, pour y aller, six mille grenadiers suffisaient.
Dans ces trois mois, mai–juin–juillet (avant Castiglione), et les trois mois qui suivent, il dévoile hardiment toute sa politique. Il chasse tous les agents civils et reste seul avec l’armée. Il chasse :
1o Les fournisseurs qui l’avaient amené en Italie, et qui pouvaient tenir des comptes, une balance, dans la recette et la dépense.