2o Il chasse outrageusement les surveillants directs, les commissaires du Directoire, les appelant d’abord jacobins, puis voleurs, leur faisant entre autres reproches celui d’indemniser les Italiens pour les vivres qu’ils fournissaient.

3o Malgré le Directoire, il évite d’aller à Rome, en exige seulement de l’argent, mais respecte et fait respecter les terres, les biens immeubles de l’Église, s’assurant ainsi du clergé pour ses grands projets d’avenir.

4o En cela, il était l’adversaire déclaré des vrais patriotes italiens, qui ne croyaient fonder leur révolution que sur la vente des biens d’Église. Aussi, ce zélé défenseur du clergé contre l’Italie n’arma-t-il jamais celle-ci sérieusement, ne confiant les armes qu’à des gardes nationaux triés et de simple police, jamais aux étudiants, aux ardents patriotes, qu’il flétrissait du nom de jacobins.

Par une confusion étrange, les jacobins, en France, quoique devenus acquéreurs de propriétés nationales, passaient pour ennemis de la propriété. Les relations de quelques-uns d’entre eux avec Babeuf faisaient sottement croire que tous voulaient le partage des terres. De là un étrange vertige, dont Carnot n’était pas exempt. De là une grande facilité pour Bonaparte d’amuser les simples. Pour les aveugler, les effarer contre quelqu’un, il lui suffisait de faire comme on fait aux taureaux, de leur secouer aux yeux cette loque rouge. C’est par là qu’il neutralisait et ses propres surveillants français et les patriotes italiens.

Le plus facile pour lui fut de chasser les fournisseurs qui avaient intérêt à regarder de trop près. Le 8 juin, en envoyant dix millions à Paris et promettant dix autres millions, il dit au ministre :

« Je pense que vous avez cessé de donner aux fournisseurs. Ils ne fournissent rien. Nous sommes obligés de leur fournir tout. » Dès ce moment, il les poursuit d’injures, surtout Flachat, qui tenait bon, se mêlait encore des affaires, voulait apparemment se rembourser de ses avances.

Dès son arrivée, il frappa sur Milan et le Milanais une contribution énorme d’objets divers : « On fournira dans huit jours 100 000 chemises, 20 000 chapeaux, du drap pour 15 000 habits, 50 000 vestes et culottes, enfin 2000 chevaux de trait (21 mai). L’ordonnateur en chef se concertant avec les agents MILITAIRES, ceux-ci prescriront soit à leurs subordonnés, soit aux communes, les moyens d’exécution. »

Tout se passait entre ces communes tremblantes et ignorantes qui ne savaient écrire, et leurs tyrans, les agents militaires, sous un voile très épais que les commissaires du Directoire pouvaient vouloir percer pour en tirer contre lui quelque accusation jacobine. Il chercha dès lors occasion de noircir et de renvoyer ces commissaires, même son trop facile ami et complaisant Salicetti.

Les grands pillages de Toscane en furent l’occasion. Notre allié, le grand-duc, espérait être ménagé. On lui chercha querelle pour les vaisseaux anglais qu’un prince si faible ne pouvait repousser de ses ports. Bonaparte lui écrit, et il écrit au Directoire qu’il va par la Toscane à Rome. Il convient même avec le grand-duc qu’il mènera ses troupes non par Florence, mais par Sienne. A moitié chemin, tout à coup, Murat, qui les conduit, tourne à l’ouest et les mène à Livourne.

Pendant ce temps, Bonaparte, allant seul à Florence, acceptait le dîner et les politesses du grand-duc, aimable, complimenteur, et « charmé, disait-il, de voir un héros ! » Dans ce voyage, en même temps, pour faire sa cour aux prêtres, il alla revoir le bonhomme de chanoine dont il disait être parent, et comme lui, descendu d’un saint du moyen âge. Cela pouvait avoir un bon effet en Italie, en France, dans tout le parti rétrograde.