Contre le vœu du Directoire, au lieu de se rendre à Rome, il s’était contenté de 20 millions que lui donnait le pape (23 juin). C’était peu, en comparaison des trésors qu’on espérait tirer de Livourne, ce grand port plein de marchandises anglaises. Mais au moment où Bonaparte, ayant rejoint Murat, y entrait avec lui, il voit un grand spectacle en mer ; c’était une frégate anglaise, qui emmenait du port deux bâtiments français et quarante et un navires anglais.
Le chasseur, resté au rivage et voyant échapper la proie, pouvait encore se consoler. Livourne était plein de richesses appartenant à toute nation. Et, ce qui valait mieux, le désordre de ce grand pillage allait lui fournir quelque prétexte d’accusation pour perdre et écarter définitivement ses surveillants, Gareau, Salicetti. Dès le 21 mai, il avait préparé leur perte, en faisant passer par leurs mains une matière fort délicate, des contributions en bijoux, trésor incomparable du vieil art italien, matière scabreuse, difficile à apprécier.
Un mois juste après (21 juin), sentant que Paris écoute, dresse les oreilles, il se plaint du désordre, mais d’une manière générale (Corresp., I, 518) : « La partie administrative ne va pas. On ne tire profit de rien. Ni ordre, ni activité. L’argent des contributions se distribue je ne sais comment. Les contributions ne vont plus. On change et l’on rechange le mode de perception. Les grandes opérations financières, faites et à faire, les grandes moissons que nous avons à cueillir, exigent de la vivacité dans les mouvements. Il faut unité de pensée diplomatique et financière. »
Le Directoire et ses commissaires lui rappelaient la grande affaire révolutionnaire, une courte expédition à Rome, qui n’allait pas à sa politique, et qu’il voulait éluder à tout prix. Il dit que les chaleurs vont venir, et que peut-être les affaires le rappelleront au nord.
Dans cette guerre atroce, pour expulser ses surveillants, il en vient aux dernières injures, faisant entendre que les commissaires Salicetti, Gareau, sont des voleurs. « On a substitué à un seul responsable (Belleville, agent de Bonaparte) des commissions où tout le monde dilapide en accusant son voisin (20 juillet). » Voulant tout faire passer par les mains des agents à lui, il écrit violemment au commissaire Gareau, ancien conventionnel : « Je sais que vous répétez que je ferai comme Dumouriez. Il est clair qu’un général qui commande l’armée et donne des ordres sans un arrêté des commissaires ne peut être qu’un conspirateur. » (20 juillet.)
Cela n’agissant pas suffisamment, il employa le dernier moyen, une accusation furieuse contre Salicetti, cet ami d’autrefois, qu’il eût dû ménager encore pour plus d’une raison. Il l’accusa de lui avoir offert cinq millions pour sa part dans le pillage de Livourne. Chose bien invraisemblable, que cet homme très fin n’ait pas craint par cette imprudence de se mettre à la discrétion de Bonaparte. Celui-ci, au reste, croyait lui-même si peu à sa propre accusation, que plus tard il lui rendit sa confiance dans le royaume de Naples, lui remit les fonctions scabreuses de ministre de la police.
Depuis cette calomnie, les commissaires sont tués. On n’en entend plus parler. Belleville, c’est-à-dire Bonaparte, règle tout souverainement !… Que penser du Directoire ?… Bonaparte ne craint pas de lui faire les propositions les plus contre-révolutionnaires, que n’aurait pas osé faire un émigré. Par exemple, il propose de recréer les Suisses de Louis XVI, un corps de Suisses pensionnés pour leur service en France, « qui pourraient être utiles dans une guerre de montagnes. » Nous voilà bien loin du 10 août !
Quelle était donc, l’étourderie de Barras, la simplicité de Carnot, qui en toute occasion se portait pour répondant de Bonaparte, affirmait son patriotisme, etc. ! Ce gouvernement eût mérité les Petites Maisons, sans son excuse, la faim. Il attendait, la bouche ouverte, que le dispensateur des trésors de l’Italie daignât lui jeter quelque chose. Bonaparte est compatissant ; il fait des aumônes à la France.
Plus tard, il envoie directement aux armées du Rhin, des Alpes, cet or corrupteur, qui semble sa propriété. Il habitue les soldats à le bénir, à tourner les yeux vers lui, vers le bienfaiteur des soldats. Ce n’est pas tout ; il envoie des millions à des ministres même, au ministre de la marine !
Il y avait un lieu où tout cela inspirait sans doute défiance. C’était notre armée de Vendée, le quartier général de Hoche. Aussi, Bonaparte recommande qu’en lui envoyant des renforts, on ne les prenne jamais dans cette armée (trop clairvoyante, trop défiante), qui gâterait la simplicité de l’armée d’Italie.