Cette position misérable du Directoire, poussé chaque jour par des besoins terribles, semble lui avoir ôté le sens. Il voit tranquillement Bonaparte se faire le maître de l’administration, et rendre l’Italie hostile à la France. Lorsque ses commissaires essayent de ménager les Italiens, de leur donner quelque adoucissement (par exemple, trois cent mille francs sur une dette de trois millions), le Directoire, gourmandé par Bonaparte, renie ses commissaires, et le laisse régler tout par ses agents propres (en 1795, Belleville ; en 99, Haller). Enfin il le laisse être roi.

Tout ceci m’a rappelé l’histoire de Carmagnola, moins légitimement suspect, et combien les Vénitiens furent sages de lui couper le cou. On a dit : « Quelle défiance !… Il fallait le laisser aller, ce héros, ce dieu des soldats ! » Oui ! et une fois lancé, et la République perdue, comment eût-on pu l’arrêter ?

Pendant plusieurs mois, Bonaparte eut cette royauté de finances. Masséna, lui, faisait les choses de la guerre. De Vérone, il voyait au nord les deux orages qui venaient : les Allemands sous Wurmser, les Slaves-Hongrois sous Alvinzi. Bonaparte, dans son comptoir, in telonio, à Livourne, Bologne, etc., recevait les tributs toscans, pontificaux, italiens, et dans ce moment sacré du réveil de l’Italie, il la laissait gémir, et accuser la France, perdre toute illusion !

Être plongé dans les froides eaux du Styx, dans la glace des intérêts, à cette heure sublime d’enthousiasme et d’amour ! quelle opération dangereuse et capable d’éteindre à jamais un peuple ?

Pour lui, il est douteux qu’une goutte du chaleureux sang d’Italie ait jamais coulé dans ses veines. Le grand caractère italien, l’aspiration vers l’idéal lui manquait absolument. Décidément je croirais bien plutôt que sa jaune figure appartenait aux races barbaresque, sarrasine ou carthaginoise qui jadis ont peuplé la Corse.

En présence du buste admirable d’Houdon, si âpre et si serré, j’ai pensé quelquefois ce que fait croire aussi sa correspondance de 95, où il ne parle que d’argent. Sorti d’une famille d’orgueilleuse indigence, et fort séché par une éducation de prêtres, il arriva en Italie, avec la soif d’un torrent altéré de Corse, ou des rivières de Gênes (l’Aride et la Poudreuse), il fondit d’abord sur la caisse. Les millions de Plaisance l’écartèrent de Beaulieu, lui firent manquer Mantoue. Mais il était trop fin pour se garnir les mains. Dans ce temps de soupçons, le moyen de monter, c’était de s’écrier : Au voleur ! d’injurier sans cesse fournisseurs, commissaires du Directoire et le Directoire même, de déshonorer le héros auquel il devait tant (Masséna), enfin de se donner pour le seul pur, le seul à qui on pût confier le Trésor et l’État. Il fut probe par intérêt, pour avoir tout en confiance. Mais il ne put empêcher Joséphine de faire de petites affaires en attendant que les banquiers qui l’avaient lancé en 95, le relançassent encore au 18 brumaire, où cet homme abstinent ne prit rien que la France.

Il est curieux de suivre (dans les Mémoires de Ney, de Gouvion Saint-Cyr, dans le général Foy et autres), les curieux progrès de la corruption de l’armée. Elle y résista très longtemps. Nos officiers d’infanterie, dit encore Foy, reluisaient de pureté, d’honneur. A Austerlitz, les vieux grenadiers restés de nos armées républicaines s’indignèrent contre les jeunes qui, en venant, avaient pillé l’Allemagne, et leur dirent durement : « Avant de combattre en nos rangs, videz vos sacs d’abord. »

Ailleurs, j’ai dit (d’après un témoin honorable qui fut mon ami[39]), la nausée de nos officiers quand, après Eylau, invités à la table de l’Empereur, chacun d’eux trouva dans sa serviette un billet de banque.

[39] M. de Fourcy.

La grande armée, démembrée pour l’Espagne, et surtout altérée par les conscrits de Wagram, conserva, malgré son corrupteur, longtemps ce fier esprit. Il essaya toujours d’éveiller l’avarice. Il créa, vers la fin, une caisse, un Trésor de l’armée. Lui-même, à Saint-Hélène, il se donne un certificat de désintéressement. « Si l’on me donnait un tableau, je le donnais au Muséum[40] ».