[40] On a vu par la note prise aux Mémoires de madame de Rémusat qui, certes n’entendait pas charger Bonaparte, que ce qu’il dit ici de son désintéressement est un mensonge (voir page 357 de ce volume). A. M.
D’accord. Mais les millions déposés chez Laffitte, les trésors de Madame Mère et d’une famille qui s’en servit activement pour préparer sa funeste restauration !
CHAPITRE XI
DÉFAILLANCE DE BONAPARTE (2 AOUT). — AUGEREAU LE RELÈVE. — CASTIGLIONE (4 AOUT 95).
Bonaparte, occupé dans ses mois de repos de sa royauté financière, ne sut tirer aucun parti de l’Italie, du grand cœur et du dévouement que, dans nos revers, les Milanais, les Bolonais, etc., montrèrent pour la France et la liberté. Ils demandèrent des armes. Et le retour des Autrichiens, qui alors paraissait probable, ne les effraya pas. Même dans les populations vénitiennes, Brescia, si connue pour sa vaillance, et bien d’autres villes, auraient fourni d’admirables recrues. Bonaparte y envoya plus tard un agent, mais avec défiance, avec des paroles équivoques qui ne rassuraient point les patriotes. Aussi dans les grandes chaleurs, lorsqu’il se trouva avoir quinze mille malades à la fois, son armée fort réduite et ne réparant point ses pertes, tomba dans un extrême découragement.
Les rôles étaient changés. C’était l’empire d’Autriche, en ce moment, qui avait pour lui l’élan populaire. Derrière les Allemands de Wurmser, les Slaves et les Hongrois d’Alvinzi apparurent. L’armée française eut affaire à des foules de grande épaisseur qui remplaçaient fort aisément leurs pertes. Elle avait beau tuer ; il en revenait davantage. Derrière nos sanglantes batailles, et les récits pompeux de Bonaparte, on voit toujours à l’horizon des foules de combattants, qui, malgré lui, ravitaillèrent trois fois Mantoue.
Il ne soupçonnait pas ce grand phénomène populaire, la levée en masse de tous ces peuples. Il restait au centre de l’Italie. Et de Livourne, Bologne où il était, il ne voyait rien qu’au midi la grande et faible armée de Naples, au nord vingt mille soldats seulement que l’Autriche avait tirés de son armée du Rhin. Le nouveau chef Wurmser, un vieux général, était malgré l’âge, bouillant et indomptable. Alsacien comme Kléber, il avait comme lui, le courage sanguin, colérique, celui des héros des Nibelungen. Il était éminemment propre à guider ce grand mouvement populaire. Mais le cabinet de Vienne, l’avait sagement bridé et muselé, comme un coursier trop généreux, avec un mors d’acier, une gourmette de fer. J’appelle ainsi un pédantesque conseil d’état-major qui ne le quittait pas, lui faisait suivre la ligne tracée, lui disant à chaque pas hardi : « Vous allez vous casser le cou. » Si ce malheureux s’obstinait dans son aventureux courage, il avait une autre Minerve pour le rappeler à la sagesse. C’était un commissaire anglais, qui fournissant les subsides, parlait de haut, et disait : « Doucement ! cette armée coûte cher à Sa Majesté Britannique. Il faut la ménager et songer à la peine qu’on a pour tirer de tels subsides du Parlement. » De sorte que si cet ardent Wurmser eût échappé à ses tuteurs d’état-major, il aurait été remis dans la ligne précise par l’habit rouge, ce commissaire anglais qui, maintes fois, en pleine bataille, lorsque Wurmser voulait insister et recommencer, disait : « Assez pour aujourd’hui. Cela nous coûte trop. Ce sera pour un autre jour. »
Masséna était sur ses gardes à Vérone. Il avait fait placer une batterie à Rivoli sur un point élevé qui commande tout. Il s’était assuré de trois passages sur l’Adige, et croyait prendre l’offensive dans la montagne, à l’entrée du Tyrol. Ce fut tout le contraire. Le déluge descendit de lui-même, fondit irrésistible. Le meilleur des lieutenants, Joubert, ce jeune homme héroïque qui, comme Bonaparte, électrisait tout du regard, à la Corona et à Rivoli, eut un accident unique et terrible : il fut abandonné ? Ses canonniers quittèrent leur poste. Il fut si indigné que, seul avec deux hommes, il rentra dans la batterie, et culbuta par-dessus le parapet deux canons sur l’ennemi, puis, à travers les balles, il parvint à rejoindre Masséna. « Qu’y faire ! » dit celui-ci immuable, intrépide. Pendant que leurs soldats se débandaient devant Davidowich dans la montagne, Masséna et Joubert parvinrent à ramener l’artillerie.
Cependant les Croates avaient entouré et bloqué le général Guieu. L’allemand Klénau et l’émigré de Vins avaient pris Brescia et sa garnison française (30 juillet). Grand désastre ! Dans cette place, se trouvaient trois généraux, six chefs de brigade, mille soldats, quinze cents malades, beaucoup d’employés, nos magasins, etc.
Augereau, vaillamment dirigeait lui-même la retraite vers Roverbello, à la tête de 800 grenadiers. Bonaparte, qui avait appris nos malheurs à Milan, arrive près d’Augereau, fort troublé, à neuf heures du soir, et lui parle de se retirer derrière le Pô. Augereau dit froidement : « Je pars pour Brescia. J’en chasserai l’ennemi, vous rendrai les chemins entre Milan et Vérone. » Bonaparte, absorbé, se tourna vers Berthier, et dit désespéré : « S’il en est ainsi, il nous faut donc lever le siège de Mantoue ! » Résolution terrible, d’un bon sens héroïque, qu’Augereau combattit en vain. Pour deviner ce qu’elle coûtait à Bonaparte, il faut savoir que, n’ayant point de matériel de siège, il avait tout l’été ramassé tout ce qu’on trouvait en Italie, de grosses pièces et mille autres objets. Notre camp était une ville près de la ville de Mantone. Sacrifier tout cela, c’était un tel effort que personne, parmi l’ennemi, ne put le croire. La nuit du 31 juillet au 1er août, tout disparut. Notre énergique Sérurier fit enclouer nos canons, brûla les équipages et tout ce qui pouvait servir. Il se coupa en deux, renforça de ses deux moitiés ceux que j’appellerai les deux bras de l’armée, Augereau, Masséna.
Cependant, Augereau fait comme il a dit, il reprend Brescia. D’autre part on avait délivré Guieu et Rusca, enveloppés par l’ennemi. Mais tout cela ne remontait pas Bonaparte. Il restait inconsolable de son camp de Mantoue. Dans le conseil des généraux, il parlait encore de se retirer derrière le Pô : « Vous ne le ferez pas, dit Augereau. Si nous repassions ce fleuve, votre retraite deviendrait une déroute qui nous mènerait jusqu’à Gênes. »