Bonaparte, fort perplexe, vers deux heures du matin, rappelle Augereau : « Je crois comme vous qu’il faut marcher à l’ennemi. »

Ce même jour, 2 août, à quatre heures du soir, Augereau étant à Montechiaro, voit arriver tous les généraux et Bonaparte qui les assemble dans une grange. Et là, il pleut encore de mauvaises nouvelles ; le général Valette a évacué Castiglione, malgré ses soldats. Le messager, homme très fin, montrait comme excuse je ne sais quel ordre, Bonaparte, furieux : « J’avais dit qu’on se défendît à outrance : vous deviez y périr. Je devrais vous faire fusiller. » Puis, s’adressant aux généraux, il dit : « Retranchons-nous ici pour quelques jours. Sérurier va venir nous joindre ; nous irons établir notre ligne sur l’Adda. »

Augereau se mit à rire, et dit : « Oui, sur l’Adda si guéable, qu’on peut passer partout !… les Autrichiens sont à deux pas ; 20 000 Autrichiens ! » Puis s’adressant fermement à Bonaparte, il dit, avec une liberté amicale, héroïque : « Je suis l’ami de votre gloire ; je voudrais vous voir plus tranquille[41]. Il faut combattre ici, et je réponds de la victoire. Au reste, dit-il, avec son malin sourire, si nous avons le dessous, c’est que je serais mort. » Cela fit rire les assistants, mais ne dérida pas Bonaparte, qui dit : « Moi j’aime mieux m’en aller vers Lodi. »

[41] Il osa un mot plus fort : « Vous êtes trop nerveux. » C’était l’opinion de M. Daunou. Il m’a dit qu’au 18 brumaire il l’avait vu pâlir, et, presque évanoui retomber aux bras de ses grenadiers.

Mais il fut seul de son avis. Tous ses généraux opinèrent dans le sens d’Augereau, dirent qu’il fallait combattre. Sur cela, il fit un geste d’impatience et dit : « Je ne m’en mêle plus. Je m’en vais. »

Alors Augereau : « Qui commandera, si vous partez ? — Vous ! » dit Bonaparte. Et il partit pour Lonato, où était Masséna.

Le général parti, Augereau dit avec bonhomie à ses anciens : « Le commandement ne m’appartient ni par ancienneté, ni par mérite. Ce n’est pas moi qu’il fallait nommer. N’est-ce pas Kilmaine ? » — Celui-ci, vaillant Irlandais, mais qui avait plutôt le flegme britannique, répondit froidement : « Eh bien, commandez, Augereau. — Vous m’aiderez donc ? — Oui, allez toujours. »

Et sans se faire prier davantage, Augereau accepta la responsabilité.

Cette scène admirable ne nous a été connue que longtemps après Jomini, Thiers, et les autres historiens de Bonaparte. Je l’ai copiée dans les Mémoires de Masséna, compilés par le général Koch. J’ai connu ce savant historien militaire. J’ai pu apprécier son caractère et sa véracité. D’ailleurs ici, il ne plaide pas pour son héros Masséna. Tout est à la gloire d’Augereau.

M. Thiers affirme hardiment et sans la moindre preuve que c’étaient les généraux de Bonaparte qui voulaient se retirer : « Tous opinèrent vers la retraite, dit-il. Il n’en était aucun (sauf Augereau) qui crût prudent de tenir. »