Pour moi, ce qui me porte à croire tout le contraire, c’est une lettre de Bonaparte lui-même que je lis dans sa Correspondance (t. I, 3 août) ; il ordonne à Kilmaine d’envoyer cent grenadiers et cinquante chevaux au pont de Cassano pour assurer le passage « contre des houlans, dit-il, ou des gens du pays. » Ce pont célèbre, si connu par le passage des armées, était, en effet, la voie la plus sûre pour repasser le fleuve en cas de retraite.
Ceci prouve combien il jugeait lui-même invraisemblable que Wurmser fût battu par la même tactique qui avait fait battre Beaulieu. A la guerre, comme en tout autre art, il y a inconvénient à se répéter ainsi. Il avait eu l’avantage sur Beaulieu, parce qu’il l’avait séparé de Colli, isolant ainsi les Autrichiens des Piémontais. Comment supposer cette fois que Wurmser, seul général, se laissât isoler de ses lieutenants Quasdanowich et Bayalowich, qui descendaient les rives du lac Garda ? Si l’avantage fut à Bonaparte, qui se tenait entre eux à la pointe méridionale du lac, c’est que l’état-major, qui menait Wurmser, l’obligea de partir, de laisser seuls ses lieutenants. On lui montra sans doute un ordre péremptoire de la cour, qui disait encore ce qu’elle avait dit invariablement : « Avant tout, allez à Mantoue, ravitaillez Mantoue. »
Wurmser dut obéir, ce qui permit à Masséna de gagner la bataille de Lonato, et quand Wurmser lui-même vint au secours le 4 août, ce ne fut que pour recevoir d’Augereau la défaite de Castiglione.
Tout cela dans M. Thiers, est arrangé systématiquement, rattaché à « un grand plan » conçu d’avance. Mais pour que ce grand plan fût bon, il fallait ou que le vieux Wurmser agît comme un jeune étourdi, ou bien que les tuteurs de Wurmser lui forçassent la main et le fissent agir comme s’ils avaient été les instruments de Bonaparte même.
Je crois qu’il y eut plus de hasard dans tout cela. Je crois comme les généraux Koch et Beauvais qu’après avoir levé le siège de Mantoue, voyant le grand poste de Castiglione abandonné, Bonaparte eut réellement l’idée de la retraite. Et même à Lonato, il ne savait pas encore si Masséna aurait à combattre Wurmser ou son lieutenant Quasdanowich.
L’historien véridique et désintéressé de Masséna laisse toute la gloire de Castiglione à Augereau. Il ne suppose pas, comme M. Thiers, que cette division de Masséna, en partie décimée à Lonato, put le lendemain aider beaucoup Augereau à Castiglione.
Koch le montre attendant de pied ferme l’armée principale de l’Autriche, et Wurmser revenu de Mantoue. Il le tourna à droite et occupa les hauteurs de Solferino. Lui-même au centre força Castiglione, dont il passa en personne le pont-levis, pendant que ses grenadiers escaladaient les murs de la petite ville.
Cependant une mer d’Autrichiens arrivait. Augereau cache son artillerie dans un torrent, simule une retraite. Puis, au bon moment, démasquant ses canons, il fait feu, et insiste par une charge à la baïonnette. Wurmser, ce semble, se défendit héroïquement. Tous nos généraux furent mis hors de combat. Augereau seul fit d’abord face aux Autrichiens, Kilmaine, arrivant sur leur flanc les tourna. Il y eut six mille morts. Quinze mille prisonniers tombèrent dans les mains d’Augereau. Nulle bataille plus décisive.
Bonaparte allait et venait entre les deux armées. Il creva cinq chevaux. Il semble avoir été présent à Lonato, mais non à Castiglione. Car il fut très surpris quand il vit le champ de bataille, et les grandes pertes de l’ennemi. Dans son transport, il embrassa Augereau. Ce bon mouvement de nature fut court. Il ne l’aima pas davantage. Dans la patente où il le nomme duc de Castiglione, il ne rappelle pas le grand service qu’Augereau rendit ce jour-là à la France, à lui-même. Dans ses Mémoires militaires, si tard et si près de la mort, il n’a pas plus de cœur, et ne dit que ce mot glacial : « Ce jour-là, il se conduisit bien. » Cette mauvaise grâce me fait croire au beau récit de Koch, et montre que Bonaparte garda jusqu’au bout rancune à celui qui, dans ce jour de grand péril, le vit faible et le raffermit.
Jomini trouve aussi (t. IX, p. 332) qu’il ne recueillit point de cette journée les résultats qu’on était en droit d’attendre, qu’il ne montra pas la vigueur qu’il avait déployée au début de la campagne. Wurmser put rassembler ses colonnes éparses, se retirer sans engager d’affaire sérieuse, et mettre quinze mille hommes de troupes fraîches dans Mantoue. Cette facilité vient d’une chose que Jomini n’apprécie jamais. C’est que Wurmser, quelles que fussent ses pertes, avait en ce moment une immense force populaire dans les vaillantes milices (slaves ou tyroliennes), qui venaient derrière lui. En retombant sur elles, il se retrouvait fort et jeune, comme le géant Antée quand il touchait la terre. Un grand changement s’était fait pour nous. Notre brillante armée d’Italie (étrangère à l’Italie même), c’était désormais le soldat. Et les gens de Wurmser (Allemands, Tyroliens, Hongrois, Croates), tous ces barbares, c’était le peuple.