Il y avait Antonelle, le chef du redouté jury de 93, qui n’avait pas voulu souffrir l’avilissement de la justice, qui motivait ses jugements, voulait convaincre le public et les condamnés eux-mêmes de l’équité de ses arrêts.
Hoche à la Conciergerie ! Hoche ayant déjà un pied sur les marches de l’échafaud !… Monstrueuse récompense de la conquête du Rhin ! Sinistre augure de ce que Kléber et nos Mayençais avaient aussi à attendre du gouvernement jacobin !
On disait : « C’est la République qui sort aujourd’hui de prison ! »
On pouvait dire : « La Liberté », quand on vit sortir Thomas Payne, ce grand citoyen des deux mondes, libérateur de l’Amérique, qui nous avait cependant préférés, qui s’était fait Français.
On pouvait dire : « La France même », en ses noms les plus aimés, artistes, écrivains, poètes, la plupart bien inoffensifs, ce Florian tant chanté, ce Parny dont tous les Français d’alors savaient les vers par cœur, Delille qu’avait sauvé Chaumette, le secrétaire de Turgot, Dupont de Nemours, Senancour, l’auteur d’Obermann, Barthélemy le vieil auteur d’Anacharsis, Mercier du Tableau de Paris.
On fut ravi de revoir (tout royalistes qu’ils pussent être), tant de chanteurs applaudis, tant d’acteurs chéris du public, le Figaro, la Suzanne adorée, de Beaumarchais. Doux souvenir de ces temps si voisins et si lointains, cette aurore brillante et légère, qui, si gaiement précéda, annonça, la fin d’un monde.
Toute cette France du passé vivait-elle ? On n’en savait rien. Quand on la vit reparaître, on eut une étrange joie. On ne se contenait pas. L’émotion bien près des larmes se mêlait d’incidents bouffons. Legendre arrivant au Plessis et trouvant le jeune Rousselin que par miracle on avait oublié de guillotiner, lui lance un coup de pied au c… « Qu’est-ce que tu fais là encore ?… Va-t’en donc, f… polisson ! »
Cette sortie avait l’air d’un véritable carnaval. Les sortants avaient usé leurs habits, allaient la plupart en costumes de fantaisie, misérables, pauvres diables, souvent les coudes percés. Cela amusait, touchait. Aristocrates ou non, ils étaient devenus peuple, avaient reçu visiblement le baptême de l’égalité.
Les femmes faisaient pitié. On lisait à leurs figures pâles quelle avait été leur terreur. Aux deux derniers mois surtout, n’ayant plus qu’une pensée, elles avaient oublié tout soin de leur personne. Celles du Plessis n’ayant plus que des caracos de toiles, semblaient de misérables ouvrières. Ailleurs où elles avaient encore de belles jupes d’autrefois, dans quel état étaient-elles ? fripées, tachées et flétries. Les prisons avaient été d’étranges capharnaüms. Ce monde à part, qui semblait déjà le monde des morts, en avait les libertés. La peur avait brisé tout nerf, tout souvenir de ce qu’ailleurs on observe. On avait vécu en simple histoire naturelle, avec cette unique idée : vivre. Or la seule chance de vivre, c’était de devenir enceinte. Cela ne sauvait pas toujours ; douze femmes, aux derniers mois, malgré cette déclaration, s’en allèrent à l’échafaud. En thermidor, beaucoup sortaient enceintes et fort humiliées ; mais qui n’eût pleuré de les voir, entre autres Mademoiselle de Croiseilles, à peine âgée de quatorze ans, enceinte de M. de B. (guillotiné le lendemain) ?
Où allaient-elles en sortant ? Plusieurs n’auraient su le dire. Elles n’avaient plus de famille, plus de domicile. Leurs maisons étaient fermées, démeublées, scellées, vendues ? Elles étaient recueillies par quelque ancien domestique, par quelque bonne personne. On les accueillait volontiers. On se serrait, on se gênait. On partageait ce qu’on avait. Que de choses on leur apprenait ! que de morts ! Elles regrettaient l’ignorance de la prison. Le monde se rouvrait à elles, en ruine, vide, désert. Elles paraissaient brisées, dans le deuil, mais résignées. Qu’elles semblaient humbles alors, celles qui, peu de mois après, se montrèrent des agents terribles, furieux, de réaction !