Paris tout naturellement fut de cœur pour les prisonniers. Parce qu’il était royaliste ? Point du tout à ce moment, mais parce que réellement il avait été prisonnier lui-même.

Jamais aucun gouvernement, que je sache, n’a aimé Paris. Les Girondins ne l’aimaient guère. Et le terrible homme d’Arras ne le comprit pas davantage. Il ne vécut nullement à Paris, mais aux Jacobins. L’ombre humide de sa rue lugubre d’Arras (que je vois d’ici), il la trouva chez les Duplay, ne suivant jamais qu’une rue, des Jacobins à l’Assemblée. Si nerveux, il craignait les foules. Il n’eut aucun sens du grand cœur, si franc, du faubourg Saint-Antoine. Encore moins du profond Paris central, de ses mille métiers changeants, des cent mille hommes si adroits, qui sans cesse modifient leurs arts, libre Protée, antipathique à la morgue, à la discipline du sombre couvent jacobin.

Les jovialités de Paris lui étaient intolérables. Notre carnaval d’octobre, aux dépens de Notre-Dame, dans le moment des vendanges, dans le bruit des trois victoires, l’indigna, lui fut aussi déplaisant qu’à un pédant une vive échappée d’écoliers. Il nous mit en pénitence, et nous déclara mineurs, interdits, outrageusement nous ôta nos élections. Nos innocents banquets civiques où mangeaient tous, riches et pauvres, lui déplurent, furent supprimés. Il brisa notre Commune. Sans cause, raison, ni prétexte, il guillotina Paris dans son bonhomme Chaumette, l’humble apôtre des plus pauvres. Le chef de sa fausse Commune, nommée (et non plus élue) fut un jeune homme du Midi, du plus dur Midi cévénol, plus tranchant que la guillotine. Sous lui, dans les sections, quarante-huit petits comités, chacun de cinq ou six membres, nommés, payés par le pouvoir, qu’on n’osait pas même aborder. Tout seuls, d’autant plus furieux, ils arrêtaient au hasard, qui ? N’importe, des hommes mortels, rapidement expédiés. Et nulle responsabilité ; Paris était à la merci de trois cent commis jacobins.


Pendant qu’on guillotinait Robespierre et la Commune, les patriotes, dit Babeuf, sortis de leurs retraites, se réunirent à l’Évêché, dans la vaste salle où se firent les élections de 89, où l’Assemblée constituante siégea un moment. Là se tenait ce qu’on nommait le Club électoral. Là fut tramé contre la Gironde le coup du 31 mai. Ce n’était pas cette fois un coup d’État qu’on demandait. C’était tout au contraire la loi, le retour à la légalité.

Assemblée antijacobine, disposée à demander compte aux Comités rois, qui, en tuant Robespierre, espéraient le continuer.

Le jour même, ils avaient osé faire une Commune de Paris !

Ce fut un hasard apparent. Pour guillotiner la Commune de Robespierre, il fallait en constater l’identité. Trois des municipaux avaient seuls été fidèles. Le Comité de sûreté leur adjoignit des hommes à lui. Mesure irrégulière, d’urgence, mais qu’on maintint définitive. De là la plainte légitime, l’indignation de Paris.

Ces soi-disant magistrats, de si peu d’autorité, furent à la queue du mouvement, ne purent que le suivre. En parcourant les prisons, à celle du Luxembourg, ils trouvèrent qu’on travaillait à la chose que les Comités redoutaient le plus. Les prisonniers avaient prié l’un d’eux, l’avocat Réal, d’écrire leurs accusations contre les mouchards, les moutons, qui avaient dressé les listes de mort. On ne les envoyait aux tribunaux qu’en les faisant passer par les Comités qui signaient, endossaient l’horrible responsabilité. Ces signatures, forcées ou non, faisaient les Comités complices de ces mouchards de prison. Toucher à ces mouchards, c’était toucher aussi aux Comités. Amar, effrayé, courut au Luxembourg pour mettre la main sur Réal, le faire taire, le jeter au cachot. « Qui êtes-vous ? dit Réal. — Représentant. — Que m’importe ? » Il veut ses papiers : « De quel droit ? »