Babeuf nous a fait connaître le prétexte qu’on donna dès 93 au premier coup sur la Commune, quand on lui emprisonna son bureau des subsistances, quand on tua même le chef d’une commission d’enquête que Babeuf avait fait élire par toutes les sections. Les Comités, les Jacobins, reprirent contre la Commune précisément le langage qu’avaient tenus les Girondins : que Paris n’était qu’une ville, devait se subordonner à la France, etc., etc.

Pendant quatorze mois, d’abord à cause du grand danger, puis après le danger, sans cause, l’élection cessa partout. Qui la remplaça ? Simplement l’initiation Jacobine, le choix des purs par les purs.

Ce qui est à remarquer, c’est que dans les autres villes, on conserva quelques formes. A Paris, nul ménagement. L’autorité directement nomma les 48 petits comités révolutionnaires, et, comme je l’ai dit plus haut, toute vraie magistrature cessa ; ces employés salariés, sans responsabilité, accusèrent et arrêtèrent.

L’étroite église jacobine, à force d’épurations, devenue si peu nombreuse, gouvernait contre le nombre, occupait toutes les places. De quel droit ? Sa pureté civique, son attachement aux principes. Robespierre, ayant dans la main cette église, eût dû s’attacher à lui garder ce caractère, à ne pas exiger d’elle les brusques revirements qui feraient tomber son masque hautain d’immutabilité. Mais, dans sa stratégie, il fut en certains moments si emporté, si furieux, qu’il oublia cet intérêt, brusqua, foula, viola la pudeur de sa propre église, exigea qu’elle se dédît, se déjugeât, se démentît, variât du matin au soir. On la vit, dans la grande affaire du culte de la Raison, on la vit pour ses présidents Clootz, Fouché, tourner tout à coup du Sud au Nord, du Nord au Sud. On vit que la Société, si terrible au nom des principes, avait au-dessus des principes une idolâtrie, un homme.

Les Jacobins, si flottants, pouvaient-ils à jamais suspendre à leur profit l’élection, ôter à Paris son droit, faire de Paris un grand suspect, qui, s’il ne restait lié, pourrait trahir, perdre tout ?

La thèse des Jacobins, soutenue encore aujourd’hui par les historiens robespierristes, repose sur un certain nombre de calomnies fort diverses et même contradictoires. « Que Paris était royaliste ; que Paris était Hébertiste ; que Paris était Babouviste, c’est-à-dire tout disposé à violer la propriété. »

Paris n’était point Hébertiste. Il avait fort applaudi à la mort du Père Duchesne.

Paris ne pensait nullement à vouloir des lois agraires. Les distributions des terres vacantes, que Chaumette, Momoro, Babeuf, promettent en 93 pour calmer un peuple affamé, n’étaient point une atteinte portée à la propriété.

Le seul nom de royaliste semblait la plus grande injure. L’Assemblée fit des royalistes par ses tergiversations. Elle fit croire qu’on n’aurait jamais de repos en république. Mais il y fallut du temps. Les vrais royalistes (en août, septembre, octobre), étaient encore émigrés. Ceux qu’on prend alors pour eux, c’est la jeunesse girondine du commerce et de l’industrie, fort bruyante, et ennemie surtout de la réquisition. Personne, à ces premiers moments, ne revenait au royalisme. C’était comme une idée lointaine, enfoncée dans le passé. Babeuf l’assure. La république qui avait repoussé l’Europe en 93, et qui l’envahit à la fin de 94, était encore en thermidor l’idéal de la nation. On aurait cru s’avilir en renonçant à l’espoir que la France gouvernerait la France, ferait elle-même sa loi.

Babeuf, antijacobin, mais qui tarde peu à juger aussi les thermidoriens avec grande sévérité, me semble à ce moment la vraie voix de Paris, du grand Paris de Chaumette, la résurrection légitime de ce qui fut le plus pur dans notre Commune de 93.