« Il était temps, disait-on. Personne n’eût survécu. » David avait dit : « Vingt à peine resteront sur la Montagne. » Vadier trouvait que c’était trop. Il ne trouvait que quatre hommes qui fussent encore dignes de vivre.
Quel fut l’effet immédiat de ce changement subit ? Robert Lindet le dit très bien dans son rapport du 20 septembre :
« Chacun se concentre dans sa famille, et calcule ses ressources. » Fort peu de passions politiques dans la grande majorité ; le royalisme est très timide d’abord ; le jacobinisme malade, menaçant à force de peur. Ces deux minorités minimes tirent une force relative de l’inertie générale des masses.
Un peu de société se refit. On se remit à dîner en ville, chez les plus proches parents : maigre dîner, de bouilli, de quelque poulet étique. Il n’y avait guère à la halle. La moisson n’était pas rentrée. Le pain n’était pas abondant. Chaque convive (me dit mon père) avait la discrétion d’arriver la poche garnie de son petit morceau de pain. On jasait, mais la parole n’était pas revenue encore tout à fait. D’août en novembre, quelque chose restait d’inquiet ; les femmes tremblaient toujours, ne pouvaient se rassurer. Paris reprenait la vie, mais plus lentement qu’on n’a dit. Comme, depuis quinze mois au moins, on n’avait rien acheté (rien, ce qui s’appelle rien), bien des choses étaient usées. Le commerce allait reprendre forcément. La difficulté, c’est qu’on n’avait pas le sou. Les dames se raccommodaient, et pour laver la robe unique, il fallait rester en chemise.
Ce réveil de Paris, sortant comme de sa fosse profonde, semble une vraie exhumation, faible, lente, à petit bruit, quand on a gardé (comme moi) dans l’oreille, le bruit des grandes journées, 92, 93, le tonnerre de la voix du peuple.
L’année 94 est terrible de silence jusqu’au 9 thermidor. On entend voler une mouche. Quand les voix se réveillent, quand les paroles gelées au vent de la Terreur dégèlent brusquement, retentissent, cette Assemblée, si nerveuse, tressaille… Ce bruit inusité, cette réclamation de droits, ces demandes d’élections, tout lui paraît insupportable. Au lendemain de la tyrannie, elle ne redemande pas sans doute la tyrannie, mais elle arme ses comités du même arbitraire.
« Quoi ! dit Babeuf (no 2), déjà un procès de presse au bout d’un mois ! La liberté naît à peine, n’est qu’un embryon… » C’est que 94 ne peut plus, ne veut plus entendre la voix de 92, la voix de 93. L’ombre du vrai peuple fait peur.
Babeuf demeurait au centre de la rue Saint-Honoré, section de Muséum. Cette section, sous son influence, décida (30 thermidor), qu’elle se porterait à la Convention, et y ferait le serment « de ne plus reconnaître que les Droits de l’homme », c’est-à-dire comme l’expliqua l’arrêté de la section, que rien n’empêcherait le peuple, autorité constituante, de s’assembler et d’élire ; que Paris ne pouvait rester sans magistrats élus par lui ; que le 9 thermidor devait faire trembler ceux qui proposeraient des lois sanguinaires, ceux qui usurperaient le droit d’élection ; que si, dans la Convention, il y avait des gens qui méconnussent ces principes, on l’aiderait à les terrasser.
Cette adresse menaçante de la rue Saint-Honoré fut reprise par le grand club, mêlée des 48 sections, et qui (dit Babeuf) exprimait au nom de Paris le sentiment de Lyon, de Nantes et de toutes les villes. Le club fit sa pétition, mais on retarda ce coup, et la pétition ne fut présentée à l’Assemblée que huit jours après, lorsque les thermidoriens affermis purent mettre durement à la porte les amis de Babeuf et la pétition de Paris.