« C’est que l’Assemblée était sournoisement royaliste, nous disent les Jacobins. Les masses du centre, de la droite, qui généralement se taisaient, laissaient parler les Dantonistes, savaient bien ce qu’elles voulaient : une restauration de la royauté. »

Pour appuyer cela, ils montrent que tel et tel membre bientôt est devenu royaliste, impérialiste. Mais cela ne prouve rien. C’est spécieux, mais très faux. On ne voyait pas si loin.

Les royalistes eurent besoin de cinq mois pour s’éveiller. Ils étaient engourdis, évanouis de terreur. Leurs agences maladroites (les Brothier, etc.) sont encore dans des cachettes, des caves ou greniers, des armoires, sans oser montrer le nez.

Ceux qui n’ont pas en eux-mêmes le sens intérieur de la France, qui connaissent peu ce pays, où tout se fait par des coups d’électricité rapide, croiront, diront pesamment que tel était royaliste en juillet, parce qu’il le sera en décembre, ou plus tard en 95. Ceux-là voudront nous faire croire que nombre de gens, que la majorité de la Convention était hypocrite. Selon moi, tous étaient sincères, mais changeants.

Quels étaient dans l’Assemblée les hommes de Thermidor ? Évidemment ceux d’abord qui vivaient par la mort de Robespierre, les soixante députés qui au dernier mois n’osaient plus coucher dans leur lit, qui étaient sous le couteau. Beaucoup ne marchaient plus qu’armés, et très ostensiblement, un peu ridiculement. Lecointre avait des poignards et des pistolets plein ses poches. Homme intrépide du reste qui avait bravé en face Robespierre plus d’une fois, qui, sans se cacher beaucoup, avait proposé à plusieurs de tuer le tyran. D’autres, par des interruptions hardies (comme Merlin, Ruamps, Bentabole, etc.), avaient lancé à Robespierre l’indignation de l’Assemblée ; mots terribles ! autant de pierres qui l’allaient frapper au front. L’honneur du grand coup pourtant ne fut pas à ces intrépides. Ce coup, au 9 thermidor, ce fut de faire taire Saint-Just, d’arrêter aux premières lignes le discours dont l’opération (comme celle de la torpille) allait engourdir encore l’Assemblée, où chacun se serait dit : « Ce n’est pas aujourd’hui mon tour. » L’habile arracheur de dents eût prouvé à ceux qui déjà se laissèrent arracher Danton, que l’arrachement de cinq ou six dantonistes n’eût pas fait beaucoup de mal. Saint-Just, revenant de Fleurus (où les sept immortels de Sambre-et-Meuse lui arrangèrent la victoire), Saint-Just sous ce laurier sanglant avait un peu du prestige du Corse après Marengo. Mais combien la Convention valait mieux que l’Assemblée de ces temps-là ? combien l’idée républicaine, même au centre, même à la droite, était vivante encore ! Il suffit d’un homme de peu, de Tallien, pour que Saint-Just, accroché après deux phrases, ne pût dire un mot de plus, manquât son 18 Brumaire, et fût avec Robespierre écrasé, mis hors la loi.

Tallien ne fut jamais qu’un masque, un acteur, et le plus faux, mais d’autant plus retentissant qu’il était parfaitement vide. Le faux était sa nature à ce point qu’il n’eut nul besoin d’une hypocrisie calculée. C’était un clerc de procureur qui devint prote d’un journal, journaliste et aboyeur à la suite de Marat. Sa jolie tête, sa figure douce contrastait avec sa furie sanguine. Il s’injectait à volonté de cette ivresse et parvenait à devenir demi-fou. Il excellait dans la colère, avec des accès si bien joués de sensibilité qu’il y était trompé lui-même et alors se croyait bon.

Babeuf l’appelle le Prince. Et, en effet, il avait de nature ce qu’on n’a guère que dans les cours, par l’éducation des princes. Tous les vices, ailleurs séparés, s’arrangent dans ces âmes-là. Le diable y tient sa cour plénière. La férocité n’y exclut nullement certaine bonté. Dans sa royauté de Bordeaux, ce sensible guillotineur apparut un Henri IV doublé de Caligula.

La facilité qu’il eut là de saigner des négociants, l’accoutuma à l’argent, et il commença à croire que l’argent vaut mieux que le sang. Viveur, vraie fille de joie, il fut fêté par les partis, par l’Espagne ; on jugea bien qu’il ne serait pas cruel à des offres raisonnables. La Bayonnaise Cabarrus (fille d’un ministre d’Espagne), qu’il délivra à Bordeaux, l’attendrit par sa beauté. Par les ducats espagnols, déjà espérés, flairés ? J’en doute. Il ne se vendit, je crois, qu’après Thermidor.

Au grand jour, l’excès de la peur le fit brave, plus brave que tous. Dérision de la destinée !

Ce fut le pire peut-être qui prit l’initiative, qui dit le mot de la Parque, qui tua Robespierre et Saint-Just.