A voir cette scène de haut, ces deux pâles représentaient la mort. Tallien, dans l’emportement rouge, brutal, de l’ivresse, du sang, et du désespoir, représenta pourtant la vie.
Tous voulaient vivre. C’était là le fond. La France, contre les Jacobins, voulut vivre : voilà Thermidor.
En ce sens, tous dans l’Assemblée, et tous dans la France même, à ce jour, furent Thermidoriens[8].
[8] Michelet se rencontre, ici, avec Bonaparte qui disait : « Après la Terreur, on était content de tout ce qui laissait vivre. » (Mémoires de madame de Rémusat, t. I, page 269.)
Ce mot désigne bien moins un parti qu’un tempérament. C’étaient les hommes sanguins, colères de la colère rouge. Beaucoup étaient des viveurs, vaillants, brillants, généreux, comme Merlin de Thionville. Plusieurs étaient des emportés, des étourdis, comme Fréron, dont je parlerai plus loin, comme le boucher Legendre, toujours dans l’orage du sang ; un jour ivre de colère, et l’autre jour furieux de pitié ; vrai grotesque ; un bœuf aveugle que, dit-on, la rusée Contat, poussait, soufflait chaque matin. Il y avait des âmes troubles, violentes, en qui Robespierre était toujours présent, vivant, par la haine qu’ils avaient pour lui (Thuriot, Bourdon de l’Oise). Presque tous étaient de vrais, de solides républicains. Legendre déplora ses fautes, ses violences, mourut de regret (1797). Le thermidorien Bentabole, aveugle dans la réaction, accusé de s’être enrichi, d’avoir épousé une femme riche, meurt pauvre en 98.
Mais la forte pierre de touche, c’est Fructidor, c’est Brumaire. Quels sont ceux qui, en Fructidor, cèdent à l’entraînement royaliste ? Quels sont ceux qui, en Brumaire, s’arrangent avec Bonaparte ?
Rewbell, fort thermidorien en 94, n’en fera pas moins Fructidor avec la Réveillère-Lépeaux, modéré et girondin, pour sauver la République. Dubois-Crancé, thermidorien emporté, n’en est pas moins un républicain très sûr, violent contre les émigrés, ferme, admirable en Brumaire, admirable contre Bonaparte.
Il faut aussi bien distinguer les hommes, et voir jusqu’où chaque homme ira dans la réaction et où il s’arrêtera. Thuriot de très bonne heure s’éveille et s’arrête, Lecointre plus tard ; plus tard Louvet, plus tard Legendre. La colère et la pitié les ont aveuglés d’abord. Puis ils voient qu’ils ne peuvent être humains, venger l’humanité, qu’en blessant l’humanité, en provoquant la vengeance, en frappant la Patrie leur mère. Ils reculent, se rapprochent même de leurs ennemis Jacobins. C’est ce qui arrive à Babeuf, d’abord contraire aux Jacobins, puis coalisé avec eux. Il faut dater exactement, tenir compte des époques, ne pas brouiller, confondre tout, comme font les robespierristes ; ne pas les guillotiner, dans l’histoire, pêle-mêle, par grandes fournées.
Une chose ulcérait l’Assemblée. Elle avait subi Robespierre. Mais était-ce par lâcheté ? ou par la fatalité qu’imposaient les événements ? Elle n’en savait rien elle-même. Elle doutait, et par moment ne pouvait se pardonner. Tant d’hommes qui, aux armées et devant les factions, s’étaient moqués de la mort, gardaient un grand étonnement de cette paralysie qui, sur les bancs de l’Assemblée, les avait immobilisés, une colère très légitime, la haine des gens (médiocres) qui les avaient gouvernés.
Lecointre, homme de cœur, chaleureux, honnête, intrépide, mais, entre tous, maladroit, exprima la pensée de tous, la douleur de l’Assemblée, dans une accusation immense qui semblait faire le procès à toute la Révolution.