Il accuse (avec David, le valet de Robespierre, avec Barère le parleur) des hommes qui furent les ennemis capitaux de Robespierre : Billaud, Vadier, Vouland, Amar, hommes atroces qui le perdirent à force de le seconder.

Lecointre enfin, cet imbécile, accusait Collot-d’Herbois.

Mais c’était Collot justement qui, d’un mot, disons d’un glaive, avait à jamais séparé la Terreur et la Terreur, l’une barbarement vengeresse (celle de Collot, Fréron, Carrier, etc.), et l’autre horriblement perfide, qui a inventé des crimes à mesure pour les punir. Collot dit à Robespierre le mot qui reste à l’histoire, et qui se retrouvera le jour du Jugement dernier : « Qu’est-ce qui nous restera, si vous démoralisez l’échafaud ? »

Il y a eu les bourreaux, il y a eu les assassins. Il faut bien les distinguer.

Lorsque Lyon prend pour général le royaliste Précy, quand Toulon se livre aux Anglais, quand la Vendée les appelle, va les recevoir à Granville, ceux qui tirèrent de ces crimes d’effroyables représailles n’eurent pas le moindre remords. Cruels bourreaux ! furieux ! qui ont fait haïr la France, ont navré l’humanité. Furent-ils des scélérats ? Non.

Que le monde crie contre eux. Ce n’est pas à la république de punir l’amour féroce, éperdu, qu’ils eurent pour elle. Collot ne se reprochait rien. Il pouvait être accusé par les royalistes sans doute, non par les républicains.

L’exécrable mécanique était inconnue à ces hommes de 93. Elle joue en 94. La guillotine elle-même (j’appelle ainsi Fouquier-Tinville) ne vit cela qu’avec horreur. Il proteste en germinal, il proteste en prairial contre cette horrible roue où on le mit (comme un chien dans un tournebroche), pour la faire rouler.

Quelle part revenait à chacun dans cet enroulement de terreurs ? Quels étaient les vrais moteurs ? et les simples instruments ?

Herman, le juge de Danton, l’administrateur des prisons, Herman (d’Arras), l’ex-collègue de Robespierre à Arras, faisait faire par Lanne (d’Arras), dans les prisons, les listes noires de la mort. Les moutons (mouchards), payés, donnaient à Lanne les noms de prétendus conspirateurs. Ces listes devaient être signées par l’un ou l’autre Comité. On les portait aux Tuileries. — Qui trouvait-on ? Peu importe, parfois les moins terroristes. Osera-t-on dire qu’ils pouvaient s’abstenir, ne pas signer ? Ils avaient terreur l’un de l’autre. Ils étaient sous l’œil de David ou tel autre espion intérieur, donc sous l’œil de Robespierre, « qui ne se mêlait de rien ». — Le soir, l’accusateur Fouquier prenait aux Tuileries les listes. Osera-t-on dire qu’il pouvait s’abstenir, ne pas accuser d’après ces listes toutes faites ? Il était au tribunal sous l’œil de Coffinhal, de Dumas, l’œil de Robespierre. Tous les deux étaient chaque soir aux deux côtés de Robespierre, parfaitement informé, « mais ne se mêlant de rien. »

La roue tournait fatalement d’Herman à Dumas, c’est-à-dire de Robespierre à Robespierre.