Si l’on veut après Thermidor faire une justice sérieuse, il est évident qu’on doit frapper les moteurs, et non point les rouages intermédiaires.

Quatre membres des Comités, Billaud, Vadier, Amar, Vouland, avaient un crime personnel. Ils entrèrent horriblement dans le rôle qu’on leur imposait, eurent part à la mort de Danton. La méritaient-ils eux-mêmes, ces instruments trop zélés ? Je n’ose le décider. Leur sort était trop lié à l’ensemble des Comités, au grand parti Jacobin, qui, malgré ses torts réels, était, sous plus d’un rapport, une défense pour la république.

Les plus excellents citoyens en jugèrent ainsi, intervinrent pour ces odieux tyrans. Ils étouffèrent leurs souvenirs, réprimèrent, brisèrent leur cœur. C’est un spectacle très grand.

L’ennemi de Robespierre, peu ami des Jacobins, Cambon, dit qu’on ne pouvait toucher à ces accusés (coupables ou non), qu’en touchant à l’Assemblée elle-même.

Les montagnards héroïques qui revenaient des armées, qui avaient fait la victoire, qui avaient félicité l’Assemblée pour Thermidor, parlèrent par la voix de Goujon. Cet admirable jeune homme, la pureté même, dit que son cœur était navré, que des traîtres avaient mis en avant un homme aveugle pour tuer la liberté, tuer l’Assemblée elle-même. (Et il ajouta ce soupir sorti du plus profond du cœur) : Comme si nous ne gémissions pas assez d’avoir été troublés, trompés !…

Thuriot fit décider : « Que l’Assemblée indignée passait à l’ordre du jour. »

Tallien ayant réclamé deux jours après, tout le monde l’attaqua, disant que Lecointre n’avait parlé que d’après lui. Cambon fit déclarer « que l’accusation était calomnieuse ». Ce qui fut voté avec des applaudissements unanimes et violents (30 août, 13 fructidor).

L’Assemblée entière était, quoi qu’on ait dit, républicaine, se croyait telle sincèrement. Nous verrons comment la foi faiblit en beaucoup de ses membres. Nous sommes encore au 30 août.

Un événement fortuit, l’explosion meurtrière de la poudrière de Grenelle, fut imputé aux royalistes, aux prisonniers élargis, aux imprudents libérateurs, à Tallien. Il crut apaiser le bruit en se retirant du Comité de salut public, où il venait d’entrer. Mais cela n’eût pas suffit. On assure que la Cabarrus, son Égérie de vingt ans, qui l’avait inspiré déjà la veille du 9 thermidor, lui dit qu’il était perdu s’il ne perdait les Jacobins, et que, pour y parvenir il ferait bien de se tuer, de s’assassiner quelque peu en les accusant du crime. Ce qui est sûr, c’est que, passant la nuit dans une rue déserte, il reçut un coup de pistolet très probablement de sa main. Ses amis eurent beau crier, accuser les Jacobins. On s’obstina à en rire ; et il en fut pour ses frais, une écorchure bientôt guérie.

CHAPITRE VIII
L’ASSEMBLÉE, POUR SE MAINTENIR, FAVORISE LES JACOBINS CONTRE PARIS ET BABEUF.
1–6 septembre 94.