Les Jacobins, défendus par leurs ennemis eux-mêmes, avaient eu un grand bonheur. Étaient-ils sortis du péril ? Non. Ils étaient des comptables qui ne pouvaient rendre compte.
Ils avaient eu plus d’un an de dictature illimitée : non seulement toutes les places, mais l’absolue disposition du capital de la France. Leurs comités faisant partout la réquisition en hommes, en chevaux, voitures, en blé, denrées de toute sorte, sans la moindre responsabilité, sans écritures régulières, avaient, dans chaque ville et village, marqué qui devait payer, et comment, combien payer.
La répartition, la levée, l’emmagasinement, l’envoi de toute chose, ils avaient tout fait à leur gré. Sans profit ? je le croirais. Sans partialité ? j’en doute.
Une autre opération, beaucoup plus scabreuse encore, avait été celle des saisies chez les gens qu’ils arrêtaient. Là que de tentations ! Entrant brusquement dans ces riches hôtels, ces demeures luxueuses, il leur fallait une vertu peu commune pour respecter tant de choses de valeur, d’autres d’un art séduisant. Il était bien nécessaire que des inventaires rigoureux missent parfaitement à jour la probité, l’exactitude, de ceux qui procédaient sans surveillance, et sûrs de n’être accusés de personne.
Mais, dans le cercle précis des actes les plus avouables, quand on vendait ces objets précieux, ou des immeubles, qui eût osé enchérir sur eux, se porter leur concurrent ? Qu’ils le voulussent ou non, ils avaient tout à vil prix.
Cette faculté terrible d’arrêter qui ils voulaient, faisait croire (des plus purs mêmes), des choses ignobles, odieuses. En voyant la lâcheté, la docilité tremblante de ceux qu’ils n’arrêtaient pas, on supposait des pactes honteux. Ils furent rares, quoi qu’on ait dit, inexorablement punis par le gouvernement de la Terreur. N’importe, à ceux qui pouvaient tout, la haine et l’imagination sans nulle preuve imputaient tout.
Si leur royauté eût duré, ils se seraient corrompus davantage. Mais elle ne fut qu’une crise, un orage, et de ces orages qui tiennent l’homme au-dessus de lui-même. Ils étaient la plupart de très sincères fanatiques, sans calcul, sans précaution. Ils ont pu généralement répondre à leurs ennemis par une glorieuse pauvreté. Mais on ne voulait pas y croire. On imaginait toujours qu’ils avaient caché, enfoui, ou passé sous de faux noms. A leurs brutalités passées, à leur orgueil, à leurs fureurs, on répondit par l’outrage ; on leur dit : « Retournez vos poches. »
Cambon qui ne les aimait pas, qui ne mit jamais les pieds chez eux, avait ouvert en novembre 93 un avis qui les eût sauvés. Il voulait que, pour les valeurs qu’ils avaient en maniement, leurs comités fissent des écritures régulières, qui seraient vues, légalisées, par une commission de l’Assemblée. La justice le voulait ainsi. L’ordre le voulait ainsi, et le besoin de l’unité. Ce grand mouvement n’eût pas été inégal et désordonné. La France n’eût pas présenté (dans ses 50 000 gouvernements jacobins) l’aspect difforme d’une bête à mille pattes qui marche d’autant plus mal. « Mais cela était-il possible ? » Oui, en novembre 93. Par nos trois victoires d’octobre (Wattignies, Lyon et Granville), nous étions extrêmement forts, hors de la crise pressante qui avait tout légitimé.
Qui s’opposa à une chose si utile aux Jacobins ? Robespierre qui les ménageait, voulait que le Jacobinisme restât une religion. Les Jacobins étaient les purs. Cambon les aurait sauvés, mais étrangement rabaissés. Ils restèrent irresponsables. On décida qu’ils n’auraient affaire qu’au mystérieux Conseil de sûreté générale, pouvoir occulte de police, sous la main de Robespierre, qui se garda de demander le moindre compte aux Jacobins.
Cette irresponsabilité, cette confiance extraordinaire qui les fit décidément rois en 94, eût dû augmenter leur nombre. Et le contraire arriva. Leurs sociétés fondirent. Le seul élément sûr qu’ils eussent, c’étaient les plus compromis, leurs 40 ou 50 000 comités révolutionnaires, chacun de cinq ou six personnes. Donc peut-être trois cent mille en janvier 94. Mais les comités de villages, en mars 94, retournèrent aux travaux agricoles ; ceux qui avaient acquis quelque parcelle de terre ne pouvaient la négliger.