Les Comités ne subsistèrent que dans les villes de districts. Comptaient-ils cinquante mille membres ? C’est ce tout petit nombre qui fit la compression horrible du printemps et de l’été. Ce qui indisposa peut-être encore plus la campagne, c’est que les comités des villes lui enlevèrent pour l’armée le cheval de labour, si cher et si précieux au moment où la culture reprit par toute la France. Le paysan eut la terre, mais comment la cultiver ?

Les Jacobins avaient perdu la campagne. Dans les villes même ils étaient très isolés ; à Paris (je l’ai dit) réduits à une affreuse solitude, quand vint le coup de Thermidor et l’heure de rendre des comptes.

Ils avaient eu tout en main. On les accusait de tout. Il pouvait leur arriver ce que les agents du fisc (tous juifs) ont eu en Espagne. Ils avaient pressuré le peuple au nom du roi pour la croisade ; la croisade tourna contre eux, une persécution inouïe, avec une immortelle haine, que le fer, le feu, les tortures, les bûchers n’assouvirent jamais.

Les Jacobins avaient perdu leur tête dans Robespierre. Mais ne peut-on vivre sans tête ? Ils le renièrent bien vite dans des adresses solennelles. S’il a conspiré, disaient-ils, qu’importe au grand corps jacobin ? La Convention qui en tant de choses avait suivi Robespierre, devait, pour son honneur même accepter cette apostasie. Les représentants, si nombreux, qui avaient eu des missions, qui de même avaient exercé une si violente dictature, dont ils n’auraient su rendre compte, n’avaient garde d’en demander de sévères aux Jacobins. Ceux d’entre eux qui sont journalistes, dans leurs furieux combats contre les Jacobins, ne les attaquent jamais sur cette question si grave du maniement des deniers. Ils gardent là-dessus un silence, une discrétion qui dut singulièrement enhardir leurs ennemis.

Rassurés sur le grand point, les Jacobins imaginèrent que la Terreur dont on les accusait, devait être leur refuge. Ils appelèrent des Marseillais, une petite bande bruyante qui les gardait, les appuyait, allait, venait, était partout, provoquait imprudemment les grandes masses de Paris, battaient les colporteurs du journal de Babeuf. Celui-ci, avec son club de l’Évêché, qui demandait des élections municipales (et peut-être générales), était la bête noire de tous ceux qui avaient à rendre des comptes, c’est-à-dire des Jacobins et de la Convention même.

« De l’audace ! encore de l’audace ! » Ce fut l’idée des Jacobins. A Babeuf et à Paris qui demandaient qu’on supprimât pour jamais toute Terreur, ils opposèrent une adresse (qu’ils avaient fait faire à Dijon) pour doubler, tripler la Terreur. Tout comité révolutionnaire de la moindre petite ville aurait eu pouvoir pour la France entière ! Un mandat d’arrêt lancé de Pantin, eût frappé jusqu’aux Pyrénées, aux Alpes, atteint Lyon, Bordeaux ! La petite inquisition de chaque localité aurait eu la dictature plénière sur tout le territoire. C’était dépasser tout ce que les décentralisateurs les plus exagérés ont rêvé jamais. Les Girondins n’y pensèrent pas. Robespierre en aurait frémi.

Le 5 septembre, l’Assemblée écouta cette folie, l’accueillit honorablement, la renvoya à l’examen de son comité de législation.

Pourquoi ? C’est que cette adresse, qui flattait toutes les villes, permettait d’écraser Paris. C’est ce qu’on fit le lendemain.

Babeuf est étonné, dit-il, de ce que les thermidoriens, Tallien, Fréron, qui, comme lui, demandaient la cessation de la Terreur et la liberté de la presse, ne l’appuient point dans leurs journaux, évitent même de parler du sien. Cependant il avait la simplicité de croire que la pétition, très modérée, de son club, trouverait en eux quelque appui à la Convention. Leur homme, leur ami, un thermidorien violent, était au fauteuil ce jour-là. André Dumont présidait.

La pétition ne demandait que deux choses : la liberté de la presse, — et l’exercice du « droit qu’a le peuple de nommer ses fonctionnaires. »