S’agissait-il de Paris, d’une Commune librement élue ? Oui, ce semble. S’agissait-il de la France ? Ce mot de fonctionnaires comprenait-il celui des mandataires du peuple ? Devait-on croire qu’on demandait des élections générales, une nouvelle Convention ?

Personne ne veut mourir. L’Assemblée crut (ce que croit toujours un gouvernement) que sa vie était le salut. Elle se demandait à qui elle laisserait la république. Elle n’avait pas vécu jusque-là, je veux dire, n’avait pu faire les grandes choses de la Révolution projetées sous la Terreur ; elles restaient sur le papier (le Code, l’instruction publique, etc., etc.).

Elle se défiait aussi excessivement de Paris, non d’un Paris royaliste qui ne paraissait nulle part, mais du Paris Cordelier, mais du Paris Hébertiste, du vieux fonds industriel de Chaumette, du fantôme des lois agraires. Fantôme à qui l’on donna un corps à force de le craindre. Il n’y en a pas un mot en 94 dans le journal de Babeuf. Il n’était pas Hébertiste, il le dit expressément, et, mieux encore, il le prouve en écrivant tout un livre contre les Hébertistes de Vendée (Carrier, Ronsin, etc.).

Si ce jour, le 6 septembre, la Convention avait eu le grand cœur de se suicider, l’élection eût été républicaine. Les royalistes étaient encore fort timides ; ils ne reprirent l’audace qu’à la rentrée des émigrés. Pas un homme en France n’osait encore parler de royauté. Toute la presse était antiroyaliste. Chouans, vendéens, brigands, tous ces mots faisaient horreur. La trahison de Toulon, l’appel aux Anglais, Granville, l’entente des royalistes avec nos mortels ennemis, étaient des choses présentes. Les misères et les disettes avaient entretenu la haine du peuple contre le royalisme. Quand Tallien, en épousant la fille d’un ministre d’Espagne, laissa deviner ses menées, il fut l’objet de la haine, du dégoût ; on le vomit. Il ne put jamais remonter, même par l’énorme massacre des royalistes à Quiberon. En septembre, les Montagnards non Jacobins auraient tous été réélus, même les Jacobins modérés. L’opinion Girondine, celle des grandes villes de commerce, eût été représentée, et en majorité peut-être. On savait (et Robert Lindet le disait sans difficulté) que jamais les Girondins n’ont voulu démembrer la France, comme on les en accusait. On savait que la plupart étaient d’ardents républicains. On le vit bien par Louvet et tant d’autres que la réaction royaliste ou le 18 Brumaire, ont fait mourir de douleur.

Le président André Dumont foudroya la pétition. Fréron, Tallien se turent, ne dirent rien pour adoucir. Les pétitionnaires ne furent pas, comme c’était l’usage, invités à s’asseoir. On prononçait l’ordre du jour. Mais Billaud-Varennes trouva que c’était trop peu sévère. Il dit que l’Évêché avait toujours été un foyer de conspiration. Ainsi la droite (André Dumont), ainsi la gauche (Billaud) furent d’accord contre Babeuf. L’Assemblée renvoya au Comité de sûreté, ce qui sentait l’arrestation. Les pétitionnaires effrayés se sauvèrent, et celui qui avait lu fut effectivement arrêté (6 septembre 94).

CHAPITRE IX
LES JACOBINS MENAÇANTS, MENACÉS. — ON FERME LE CLUB DE BABEUF.
8–30 septembre 94.

L’incrédulité méprisante que témoigna l’Assemblée à l’égard de Tallien, son accueil sec et hostile de la pétition de Babeuf, l’accusation de Lecointre déclarée calomnieuse sur l’avis des plus honnêtes, des plus estimés patriotes, tout cela remontait fort, exaltait les Jacobins. L’Assemblée ne les aimait pas, mais elle avait besoin d’eux contre Babeuf, contre Paris, qui voulait l’élection. Eux seuls formaient un corps dans cette France divisée. Ils pouvaient craindre des vengeances individuelles. Le sang versé si récemment en juin, juillet, spécialement dans le Midi, était chaud encore en septembre. Quelques-uns furent arrêtés comme agents robespierristes, mais non comme Jacobins. Eux-mêmes, dans leurs adresses, reniaient hautement Robespierre. Ils restaient un corps redoutable, et, malgré leur petit nombre, imposaient encore.

Ce qui montre leur ascendant, c’est que personne n’osait les toucher à l’endroit sensible, l’emploi de l’argent et de tant d’autres valeurs qu’ils avaient eues dans les mains. De là une sécurité, une confiance excessive. L’illustre Jean-Bon Saint-André, envoyé dans le Midi, vit avec étonnement les Jacobins de Marseille déclarer que ceux qui voudraient les éplucher là-dessus ne pouvaient être que des traîtres.

C’est un fait considérable. La France magnanimement ne demanda pas de comptes. Dans les injures aux Jacobins, on ne disait pas « fripons ». On disait « buveurs de sang ».

Leur attitude était fière. Ils tenaient le haut du pavé ici par leurs Marseillais. S’ils avaient eu Paris pour eux, ils n’auraient pas eu besoin de se faire garder, appuyer par cette bande du Midi, fort peu populaire. Mais le grand parti ouvrier (de Chaumette et de Babeuf) n’était nullement jacobin ; il restait au quartier du centre ; ne venait point les appuyer. Les jeunes gens du commerce qui commencent à remuer, huaient parfois, clabaudaient, sans agir, sans approcher. Les Jacobins avaient comme eux des bâtons (parfois des sabres). Tant que le parti duelliste, l’émigré ne rentra pas, avec l’épée et l’escrime, les luttes ne furent guère sanglantes. En septembre, les Jacobins avaient encore l’avantage. Babeuf s’en plaint amèrement (no 12).