Ils devinrent très agressifs, jugèrent mal la situation. Ils provoquèrent l’Assemblée qui venait de les soutenir. Ils provoquèrent le grand Paris, imaginant n’avoir affaire qu’à ces centaines de commis qui aboyaient après eux. Mais les masses ouvrières qui restaient inertes et sombres, ces masses à qui Robespierre avait ôté l’élection, pouvaient-ils les croire pour eux ? Elles étaient plus favorables certainement à ceux qui, comme Babeuf, redemandaient l’élection, une Commune occupée des pauvres, ce bureau des subsistances, ce gouvernement paternel qui, dans les temps les plus durs, avait consolé l’ouvrier, du moins souffert avec lui.

Massacrer la réaction, c’était tout ce que voulaient (disaient du moins) les Jacobins. Une adresse de Marseille le demandait expressément. Le meneur des Jacobins de cette ville avait écrit qu’il comptait faire disparaître tout ce qu’elle avait d’impur. Dangereuses provocations qui allaient retomber sur eux. Ils se grisaient sur leur nombre, si petit, devant les masses qu’ils défiaient follement. Leurs Marseillais de Paris, dans leur ridicule hyperbole, disaient qu’on verrait se lever un million de Scévolas, avec un million de poignards…

Contre qui ? Un étourdi, le représentant Duhem, dit aux Jacobins ce mot : « Tant mieux, s’ils osent lever la tête, les crapauds du Marais ! Elle n’en sera que mieux coupée ! » Il répéta, il soutint ce propos dans la Convention même, devant ce Marais, ce centre, qui, tout girondin qu’il était, avait contre Robespierre aidé la Montagne, qui, la veille, contre Babeuf et l’accusation de Lecointre, avait couvert les Jacobins.

Cela fit réfléchir le centre, la droite. Durand-Maillane demanda froidement si une association qui couvrait la France n’offrait pas quelque danger pour la liberté. Mais le groupe thermidorien n’était pas fort arrêté sur ce que l’on pouvait faire. Tandis que Merlin criait, invoquait le canon, la foudre, jouait les fureurs d’Achille, le premier des thermidoriens, Barras, fut pour les Jacobins. Il proposa, fit déclarer par l’Assemblée « qu’elle n’entendait nullement toucher aux sociétés populaires. »

L’audace des Jacobins, l’ivresse des Jacobines fut au comble. Elles étaient bien plus furieuses et plus imprudentes qu’eux. C’était un monde terrible, exalté, un pêle-mêle de tricoteuses et de dames, de femmes même de représentants. Elles envahissaient parfois les tribunes de l’Assemblée, injuriaient les dames de la réaction qui se trouvaient là aussi. Parfois elles interrompaient les discours de risées hardies, montraient celui-ci, celui-là : « Vois-tu ce visage pâle ? Vois-tu cette mine de traître ? » Bref, faisaient ce qu’il fallait pour irriter l’Assemblée, servir la réaction.

Le parti Jacobin piaffait, sans voir sur sa tête une épée.

Quelle ? Une de ces choses imprévues qui ne se voient qu’en France, un phénomène électrique que jamais les réacteurs n’auraient eu l’art de faire jouer, qui gagna en un moment, devint immense et terrible comme un volcan, une trombe. Ce fut une explosion de pitié, d’humanité, de sensibilité, qui par contre devint fureur, foudroya les Jacobins.

L’éclair partit des tribunaux, d’un petit procès tout simple, et, comme j’ai dit, d’humanité, non d’accusation d’abord. Il s’agissait uniquement d’élargir cent trente-deux Nantais qui étaient ici en prison, sans savoir pourquoi. Ni preuves, ni pièces, ni témoins. Ils étaient plus qu’innocents. C’étaient d’excellents patriotes qui avaient défendu Nantes, et repoussé la Vendée. Lui-même, Fouquier-Tinville, avait été si étonné d’une telle méprise qu’il voulut les faire oublier, les mit dans plusieurs prisons. La sensibilité publique s’émut au plus haut point pour eux. Leur acquittement fut une fête. Paris, un peu apathique, s’émut. On se demanda quel était donc ce Comité jacobin de Nantes qui les avait envoyés à la mort.

« C’est le Comité des noyades ! » La légende, fort confuse, s’éveille, la curiosité, l’imagination frappée, effrayée, avide. Voici un second procès, mais terrible celui-ci contre le Comité de Nantes.

Les accusés crient : « C’est Carrier ! Nous ne sommes que des instruments. » Carrier ! Le mouvement alors, énormément agrandi, croît de force et de vitesse. Carrier ! Des millions de voix s’élèvent de tous côtés, avec un strident terrible. Il semble qu’aient retenti toutes les trompettes du Jugement.