Carrier soutint que s’il n’eût exécuté à la lettre les décrets d’extermination, il eût été guillotiné. « Par qui ? — Mais par Robespierre. » C’est un quatrième procès où, à travers la personne subalterne de Fouquier-Tinville, on pénétra, on éventra l’affreux et profond mystère, la machine robespierriste qui tourna depuis prairial d’une si horrible vitesse, le secret abominable des conspirations fabriquées.
Ce fut un immense poème dantesque qui, de cercle en cercle, fit redescendre la France dans ces enfers, encore mal connus de ceux-là même qui les avaient traversés. On revit, on parcourut ces lugubres régions, ce grand désert de terreur, un monde de ruines, de spectres. Des masses que n’intéressaient nullement les débats politiques, furent de feu pour ces procès. Les hommes, les femmes et les enfants, tous du plus haut au plus bas, eurent le rêve des noyades, virent la nuit la brumeuse Loire, ses abîmes, entendirent les cris de ceux qui sombraient lentement. Rien d’arrangé dans tout cela. Les journaux que j’ai sous les yeux, ceux mêmes de Fréron, de Babeuf, en parlent assez platement. Ce ne sont pas eux à coup sûr, qui ébranlèrent à ce point l’imagination populaire. Tout le peuple se portait, se précipitait à ces jugements, éclatait dans l’auditoire par des pleurs, par des sanglots.
Cela dura une année. C’est la masse, c’est le public qui entraîna l’Assemblée. Celle-ci avait la douleur de s’accuser elle-même. Dans le péril effroyable de 93, la France étant en danger de trois côtés (Wattignies, Lyon et Vendée), l’Assemblée avait voté, les yeux fermés, les décrets d’extermination, les emphases et les hyperboles, la rhétorique de Barère, sans penser que l’on pût jamais faire ces choses-là à la lettre. Carrier ne craignait qu’une chose, c’était d’avoir trop peu tué, d’être resté trop au-dessous de ces terribles décrets. Ils étaient imprimés. Avec eux ne pouvait-on pas l’accuser comme modéré ?
C’est seulement le 13 octobre que l’Assemblée autorisa le jugement du comité jacobin de Nantes, seulement le 10 novembre, qu’elle permit le procès de Carrier. Mais dès septembre, l’élan était donné. La foule, dans sa violente impatience, regardait le but, Carrier ; — on ne criait que Carrier ! — Les Jacobins le soutenaient. Toute la furie publique tourna contre les Jacobins.
La vitesse d’une masse de plomb qui tombe lourdement dans un puits, donne à peine une faible idée de la chute des Jacobins. Ils sont précipités si vite que l’Assemblée qui, le 8, avait enduré leurs outrages, avant le 30 agit contre eux avec un mépris outrageant.
Eux-mêmes, ils aidèrent à leur chute. Leur grand meneur de Marseille, qui parlait d’un 2 Septembre, avait été arrêté ; on l’envoyait à Paris. Mais des Jacobins armés le reprennent, le délivrent en route. L’Assemblée est indignée, et Thuriot, jusque-là défenseur des Jacobins, propose et fait décréter que ce meneur est hors la loi. Les Comités gouvernants s’enhardissent, chassent de Paris certains étrangers suspects, c’est-à-dire les Marseillais, appelés par les Jacobins.
C’étaient leurs gardes du corps qu’on leur ôtait. Mais un coup plus grave était de leur ôter plusieurs de leurs membres même, Jacobins, très Jacobins, fort compromis, fort inquiets. Le Comité de sûreté en fit venir aux Tuileries trois cents environ qui avaient composé les terribles 48 comités de sections. Il les avait déjà couverts contre toute accusation. Il leur dit qu’on les maintenait, mais réduits à 36 membres (en 12 comités seulement), qu’eux-mêmes ils éliraient entre eux les 36. Merveilleuse transformation : ces 36 furent tout à coup si zélés pour le nouveau gouvernement qu’ils arrêtèrent un Jacobin, qui avait signé pour la société une adresse, modérée du reste, où l’on disait que l’unique point de ralliement était la Convention.
Les sages voyaient avec tristesse la chute des Jacobins, qui allait précipiter violemment la réaction. Lindet qui n’y allait jamais et leur était très étranger, dans un admirable rapport sur la situation (20 septembre), fit un appel à la concorde, à l’oubli, « sauf certains forfaits. » C’était abandonner Carrier, un seul homme, pour sauver le reste. Il dit aussi noblement : « Ne nous reprochons ni nos malheurs, ni nos fautes. Que nous est-il arrivé, qui n’arrive à tous les hommes jetés à une distance infinie du cours ordinaire de la vie ? L’architecte, en achevant un monument, ne brise pas ses instruments, ses ouvriers, etc. »
Comment pacifier les âmes ? on essaya de grandes fêtes. C’était une tradition très certaine que Marat était haï de Robespierre. Il était fort peu Jacobin. On croyait (et sa sœur l’a dit) que jamais il n’aurait consenti à la mort de Danton, qu’il l’eût défendu, eût sauvé l’équilibre de la République. A travers ses déclamations furieuses, il était souvent humain pour les individus. Tous les partis opposés, Jacobins, Thermidoriens, Évêché, tous se réclamèrent de lui. Il fut résolu de le porter au Panthéon (3 vendémiaire, 24 septembre). Peu après on y mit Rousseau.
Le soir de ces fêtes, on vit aux théâtres un touchant spectacle qui pouvait le plus adoucir. On avait tout simplement mis en scène les jeunes élèves de Léonard Bourdon, les travaux de forge et d’armes qu’ils faisaient au Conservatoire actuel des arts et métiers. Leurs chants, que la réaction voulait tourner en ridicule, et qui vraiment étaient très beaux, m’ont été chantés par mon père, et me sont restés encore dans l’oreille et dans le cœur.