Je le méritais bien. Je n’ai point varié. Si je n’ai point ma chaire, j’ai d’autant mieux mon tribunal, immuable, assez haut, pour bien voir les tempêtes où tout s’agite et tourne au grand vent des révolutions. Pour les rois, pour les peuples, et les révolutions elles-mêmes, là est le Jugement dernier, l’arrêt définitif, la sentence et la grande épée.

1er Janvier 1872.

PRÉFACE

Un des faits d’aujourd’hui les plus graves, les moins remarqués, c’est que l’allure du temps a tout à fait changé. Il a doublé le pas d’une manière étrange. Dans une simple vie d’homme (ordinaire, de soixante-douze ans), j’ai vu deux grandes révolutions qui autrefois auraient peut-être mis entre elles deux mille ans d’intervalle.

Je suis né au milieu de la grande révolution territoriale, et, j’aurai vu poindre la grande révolution industrielle.

Né sous la terreur de Babeuf, je vois avant ma mort celle de l’Internationale.

Plusieurs fois la même panique a créé de mon temps ce que l’on croyait un remède, le gouvernement militaire, le César d’Austerlitz, le César de Sedan.

Grands changements qui captivant l’attention l’ont détournée d’un fait non moins grave et plus général : la création de l’empire le plus grand qu’ait vu le soleil, l’empire anglais, dix fois plus étendu que ceux de Bonaparte et d’Alexandre le Grand.

Jamais la mort n’a eu de tels triomphes sur le globe. Car si Napoléon en dix ans seulement (1804–1814) a, d’après ses propres chiffres, tué dix-sept cent mille Français, et sans doute autant d’Allemands, Russes, etc., l’Angleterre, dans un procès célèbre, accusa un de ses gouverneurs d’avoir tué par la famine, en un an, des millions d’Indiens. Par ce seul fait on juge ce que put être en cent années la tyrannie coloniale exercée sans contrôle dans l’inconnu, sur deux cent millions d’hommes.

Mais si les forces destructives ont eu de tels succès, les forces créatrices n’étonnent pas moins par leurs miracles. Et cela si récent ! Je crois rêver quand je songe que ces choses incroyables se sont faites dans une vie d’homme. Je suis né en 98. C’est le temps où M. Watt, ayant fait depuis longtemps sa découverte, la mit en œuvre dans sa manufacture (Watt et Bolton) produisant sans mesure ses ouvriers de fer, de cuivre, par lesquels l’Angleterre eut bientôt la force de quatre cent millions d’hommes. Ce prodigieux monde anglais, né avec moi, a décliné. Et ce siècle terrible appliquant à la guerre son génie machiniste a fait hier la victoire de la Prusse.