[9] Ce journal lourd et pâteux, avec toute sa violence, comme un orage malpropre qui amène cinq cents pieds de boue, a parfois certaine éloquence par l’excès de la fureur et par la sincérité. Certes, oui, il croit ce qu’il dit. Sans cela, il n’eût pas trouvé sa page 419 mauvaise, mais de grand effet. C’est comme un jugement dernier pour les quatre (Collot, Billaud, Vadier, Barère). Il voit un amphithéâtre énorme où siège la France, et quatre échafauds pour eux. Le peuple juge. Et d’abord arrive pour accuser une immense armée d’orphelins. Ils pleurent. Mais voici venir une prodigieuse foule de veuves. Et que de mères ! et que de pères !… Vous redemandez les vôtres ?… Mais que dira donc la France ? Commerce, arts, villes détruites, surtout liberté ravie ! — On est près de les condamner… — Un moment ! crie une voix… On oublie le plus horrible… Que d’innocents ont été guillotinés avant de naître !… Hélas ! tant de femmes enceintes !… Les mères mortes, ils vivaient encore, s’agitaient après le supplice dans les entrailles maternelles. On les a barbarement étouffés dans le tombeau. — Alors tout le peuple en pleurs près de déchirer ces monstres… Mais le ciel lui-même éclate, la foudre pulvérise. Une pluie de sang couvre, inonde l’amphithéâtre épouvanté (Fréron, I, 420, 11 nivôse, 31 déc. 94).
Comme un homme ivre (et ceci n’est pas une simple figure), parfois il tombe dans des trous, je veux dire des absurdités, trop absurdes et ridicules. Par exemple, si, dans le Midi, il s’est fait tels assassinats, on les a payés de l’argent du Trésor. Et qui les paye ? Cambon (I, 295).
C’était une marionnette dont Tallien, madame Tallien, jouaient souvent pour leurs affaires. Quant à l’argent, Fréron fut net. Il avait, dès 89, sacrifié la fortune que la protection de la cour lui assurait. Il fut toujours aux armées, étranger aux mauvais jours de la Révolution. Quand on l’envoya à Toulon, il avait reçu un million, et il le remit au Trésor.
Ce n’était pas un Carrier. Il expliqua parfaitement cette affaire de Toulon. Il y était avec Barras, Salicetti, Robespierre jeune. Quand on s’empara de la ville (de ceux qui l’avaient livrée, avaient pendu beaucoup de patriotes), l’armée frémissait de fureur. Les Comités gouvernants exigeaient l’exécution du décret exterminateur, écrivaient des lettres terribles (que nous donne ici Fréron). « Ne sachant, dit-il, comment distinguer les innocents des coupables, nous fîmes un jury patriote qui désigna, condamna 250 hommes pris les armes à la main. J’écrivis aux Comités qu’on en avait tué 800, et je fus réprimandé pour cet excès d’humanité. La ville devait être rasée. J’affichai et j’écrivis que j’allais mettre 12 000 maçons en réquisition. Cela plut. Je ne fis rien, ne touchai pas une maison. » (Voy. ses Nos 74, 81, 82, 83).
Révélation que je crois véridique et instructive. Nombre de lettres effrayantes des représentants en mission ont pour but d’exagérer leurs rigueurs, de tromper les Comités, de fournir des phrases à Barère pour les terribles gasconnades qui faisaient frémir l’Assemblée. Chez plusieurs, la férocité des paroles était juste en rapport inverse de la réalité des actes. Dans ses lettres d’Amiens, André Dumont eût fait croire qu’il ne buvait que du sang, se régalait de cadavres. En réalité, il fit un massacre affreux de saints, de châsses, de statues, de reliques. Il était impitoyable sur la rigide observance des fêtes de la Raison. Dans le temple de la Raison (la cathédrale d’Amiens), il faisait danser ensemble les dames et les cuisinières, « faire la chaîne de l’égalité. » On dansait même aux prisons. Qui n’eût dansé était suspect. Il fallait que l’on fût gai. Là-dessus, il ne plaisantait pas.
Une des meilleures scènes en ce genre est celle que le Montagnard Taillefer exécuta à Cahors. Au moment le plus tragique de toute la Révolution, après la grande razzia de septembre 93, qui combla toutes les prisons, il fallait être terrible. Entre les Comités si sévères et l’exaltation locale des violents patriotes, comment faire de la terreur au meilleur marché possible ? Taillefer dépassa l’attente des plus furieux eux-mêmes. Il entra sur un cheval rouge à Cahors, avec trente-deux voitures pleines d’un monde de prisonniers qu’il avait ramassés en route. Sans débotter, il commanda qu’on lui dressât sur la place une superbe guillotine.
En face, sur un échafaudage, il fit faire deux trônes, régala le peuple ravi d’un grand jugement des rois. Il prit entre les prisonniers, il nomma un roi, une reine, des princes et des courtisans. Le roi et la reine, dûment couronnés en grande pompe, avec tous les prisonniers amenés, et ceux de Cahors durent (par couple, un homme, une femme) prendre une torche à la main, monter à la guillotine et lui présenter leurs hommages, puis réunis, faire en bas une immense farandole. Quelques zélés pendant ce temps accommodaient l’instrument. Mais le peuple était charmé ; cette belle amende honorable lui semblait bien suffisante. Il ne souffrit pas qu’on fît monter aucun des danseurs.
Taillefer à l’exécution substitua un dîner dont un citoyen fit les frais, un bal où dansa tout le peuple. Sa vigueur fut admirée, et il garda de ce jour une réputation superbe de terrible terroriste et de vrai buveur de sang.
CHAPITRE XI
TERRIBLE ASCENDANT DES FEMMES. — CE QU’ÉTAIENT LES JACOBINES.
La défaillance du temps paraît surtout en une chose, l’ascendant subit des femmes. Je les vois partout en novembre, au premier rang de l’action. L’homme semble devenu secondaire. Les femmes reprennent tout à coup leur règne de l’ancien régime, mais avec des passions, des puissances inouïes.