Leurs amis à l’Assemblée, leur propre président Delmas, imaginèrent qu’on pouvait les sauver en les désarmant, les montrant inoffensifs. Ils demandèrent, on décréta ce qui pouvait faire épargner ceux de Paris, mais ce qui les tuait en France comme grande institution : Plus de correspondances entre les sociétés. Plus de pétitions collectives. Le président ou écrivain qui les signe sera arrêté. (16 octobre, 25 vendémiaire.)
Ce décès du Jacobinisme, un si énorme événement, fut à peine remarqué. Le procès des Jacobins de Nantes qui se faisait ici avait saisi le public. On écoutait avidement, on haletait, on respirait à peine. Ce comité était perdu, n’avait qu’une chance pour lui, celle qui parfois réussit au lièvre, au cerf poursuivis. C’est de donner le change à la meute, de faire lever une autre bête après qui courront les chiens.
Déjà le public était très occupé de Carrier. Le Comité se rejeta entièrement sur lui, cachant les rapports intimes qu’il avait avec Robespierre. Cela flattait la passion, la soif que l’on avait du sang de Carrier, l’attente d’un procès inouï, horriblement sale et sanglant.
La Convention elle-même fut entraînée. Les Comités (29 octobre, 8 brumaire) firent décréter que vingt et un représentants examineraient si Carrier devait être mis en jugement.
Billaud-Varennes sentait que l’incendie venait à lui : la maison voisine brûlait. Il fit la faute d’aller aux Jacobins, et d’y faire un discours menaçant, qui, dans la Convention, fut présenté comme un appel à la révolte. Legendre eut contre Billaud un violent accès de fureur, d’éloquence apoplectique, mais terrible et près du sublime. En regardant sa face jaune, sournoise, et de chat pris au piège, il lança ce cri : « Ils disent que je demande leur tête… Eh bien, peuple, sois témoin !… Tout au contraire je voudrais que Dieu les condamnât à ne jamais mourir ! » (5 nov. 15 brumaire.)
Legendre, contre Carrier, eut un autre mouvement superbe. Pour témoins, il appela à comparaître la Loire et l’Océan épouvantés de recevoir tant de sang, si souillé que le baptême de la ligne ne s’y faisait plus !… Hyperbole prodigieuse, qui n’eut pas moins son effet sur une Assemblée émue.
Le mouvement de Mirabeau sur la fenêtre du Louvre, le mouvement de Vergniaud (La terreur sortit souvent du palais de la royauté ; qu’elle y rentre au nom de la loi…) ces commotions profondes se reproduisirent. On crut voir la Loire, livide, sanglante, entrer dans la Convention.
Laissons les sots dire, écrire, que ces mouvements étaient joués, que Legendre, que Fréron n’étaient que des hypocrites… « Mais eux-mêmes, dira-t-on, n’avaient-ils pas versé du sang ? » Eh ! mes pauvres ignorants du cœur, de la nature humaine, c’est justement pour cela qu’ils étaient si furieux. Avez-vous vu le tableau capital de ces temps-là, le grand tableau d’Hennequin (qu’on cache si sottement au Louvre), Oreste aux mains des furies ? Voilà l’idée vraie de l’époque. Beaucoup étaient torturés, désespérés d’avoir été cruels par peur, s’accusaient les uns les autres, se déchiraient, se mordaient.
Un livre fit grande impression. Un juré révolutionnaire, le petit Vilatte, pour se sauver, dénonçait, livrait ses maîtres. Avec esprit et malice, il ouvrait leur intérieur. Il prétendait dévoiler leur idée, leur mystère profond, l’idée de sauver la France à force de la décimer : le système de dépeuplement.
Babeuf prit ce titre même pour attaquer Carrier, Robespierre, Billaud, etc., sans demander toutefois de sanglantes représailles. Mais un autre s’en empara comme d’une arme de guerre, contre le parti Jacobin. Ce fut l’ami de Desmoulins, de Danton, des indulgents, l’emporté Fréron. Son journal aveugle, barbare[9], comme une brute de taureau, se jette sur l’un, sur l’autre, confond, mêle et brouille tout. Il accuse ceux qui firent les crimes et ceux qui s’y opposèrent.