[10] D’autres attribuent ceci à une femme de chambre anglaise, dont le duc de… n’aurait vaincu la résistance qu’en la menaçant de la défigurer avec de l’eau-forte.

On comprend que ce culte étrange, ce dogme de sang, était rare. La grande masse des jacobines étaient des femmes honnêtes, violentes, souvent dominées par des intérêts de famille, la destinée de leurs maris engagée dans l’action. Beaucoup avaient paru cruelles, et plus que les hommes peut-être, spécialement contre les femmes qui venaient prier, pleurer. Elles gardaient leurs maris contre certains entraînements. Ceux-ci, souvent embarrassés devant ces prières, ces larmes, avaient besoin pour résister de s’armer de grandes colères, de brutalités, d’injures. La suppliante s’obstinait, souvent chassée à midi, trouvait le soir quelque entrée, et quelquefois de guerre lasse eût fini par réussir. Mais Madame était prudente, inquiète pour la maison. Elle tremblait que cette pleureuse ne compromît le bonhomme. Elle disait comme l’épicière de Varennes, madame Sauce, dit à la reine : « Ma foi, madame, chaque femme pour son mari. »

CHAPITRE XII
LES DAMES DE LA RÉACTION.

On a vu qu’en thermidor, à la sortie de prison, les dames étaient des agneaux. On les aurait crues brisées à un point dont toute autre femme, une Allemande, une Anglaise, ne se fût relevée jamais. La personnalité française est bien forte. Plus elle est pliée, plus vivement elle remonte ; c’est comme un ressort d’acier. Dès septembre, elles se remirent. Elles semblaient avoir oublié. Dès novembre, elles se souvinrent, redevinrent fières et terribles, violentes contre les Jacobines.

Elles parlaient de leurs pertes, des deuils, des prisons, des misères, des choses qui s’effacent à la longue. Elles ne parlaient pas de ce qui fut pour la plupart la blessure la plus sensible, la moins oubliée de toutes. C’est que la Révolution, dans sa rudesse égalitaire, dans la haine qu’elle avait pour l’ancienne société, pour les dames qui y étaient reines, les avait outrageusement précipitées de ce trône, avait ravalé ces idoles, leur avait ôté l’auréole, les avait brusquement placées dans les conditions dures de la simple humanité, disons plus, dans les misères de l’animalité commune. Jetée tout à coup à la Force, à Saint-Lazare, dans tel vieux bâtiment noir, où rien n’existait pour la propreté, la décence, dans une petite chambre nue où rien ne se dérobait de ce qui humilie le plus, la prisonnière s’abandonnait, pleurait, perdait le nerf moral. Quoiqu’on ait dans les mémoires bien arrangé tout cela, les aveux judiciaires des pauvres créatures même disent jusqu’où elles descendaient.

Plus tard, elles s’en voulaient, moins de ce qu’elles avaient subi, que des conditions, des lieux passablement prosaïques, où tout cela se passait. Mais on s’en souvenait trop bien. Des miniatures indécentes (selon la mode d’alors) restaient pour en témoigner. Exemple, celle que garda le dernier (et le meilleur) amant de Marie-Antoinette.

Elles croyaient bien à tort que ces misères de prison, où l’humanité physique est si tristement révélée, étaient la mort de l’amour. C’était plutôt le contraire. La pauvre nature, réduite à son humble réalité n’éloigne pas, attendrit. Pour la première fois, la dame se voyait dans la vérité. Plus d’arrangement, plus d’art, plus de coquetterie suspecte. Une créature si bonne, si douce, si désolée de ce qui pourrait déplaire ! Sa pudeur la faisait jeune. Dans cette jupe de prison, elle semblait une demoiselle, une petite fille du peuple. Les larmes venaient aux yeux. Quelle tentation violente de la sauver à tout prix ! J’ai conté l’histoire tragique du bon et généreux Bazire, celle d’Osselin, qui se perdit pour avoir caché dans les bois de Versailles une jeune dame émigrée.


L’histoire la plus forte en ce genre est celle de Lamberty. Fait spécial, mais terrible, qui éclaire un monde de choses[11].

[11] J’en ai dit un mot ailleurs. Mais je n’avais pas les détails précis que j’ai aujourd’hui. — L’arrêt de Lamberty et ses motifs sont donnés exactement dans l’ouvrage de M. Berriat Saint-Prix, Justice révolutionnaire, d’après les registres de la commission du Mans. — Plusieurs détails importants se trouvent dans l’Histoire parlementaire, t. XXXIV, XXXV. — MM. Belloc, Souvestre, et mes autres amis de Nantes, m’ont souvent parlé de ces faits, spécialement de l’état horrible où se trouvait l’Entrepôt. Grâce à eux, j’ai pu juger combien le livre romanesque de Barante (la Rochejacquelein) était inexact. Par exemple, il dit que Carrier noya trois cents filles publiques. Ce fut une simple menace, M. Lejean l’établit en parlant de l’intervention du maire, le tailleur Leperdit. — Pour la personnalité de Lamberty et les plus curieux détails de l’événement qui amena sa mort, je les dois à mon savant ami, M. Dugast-Matifeux, que je puis appeler l’histoire vivante de Nantes et de la Vendée. Il a connu la belle-sœur de Lamberty et plusieurs témoins de la tragédie, l’un des soldats qui virent mourir Lamberty, etc.