L’affreuse affaire de Vendée, comme j’ai dit, avait été faite surtout par les Vendéennes, fières, colères, audacieuses, qui voulaient garder leurs prêtres, et entraînèrent leurs maris, ces imbéciles héroïques.

A la défaite, voilà tout ce monde qui est un peuple (nobles, paysans, prêtres, femmes, religieuses, etc.), voilà l’étrange pêle-mêle, vrai carnaval de la mort, qui vient s’engouffrer dans Nantes. Prodigieux entassement. Et tout ce monde était malade d’une diarrhée contagieuse qui s’empara de la ville. Les décrets étaient précis : Tuer tout. On les fusillait. Mais les morts tuaient les vivants. La contagion augmentait ; deux mille Nantais meurent en un mois. L’irritation était grande à Nantes et sur toute la Loire. A Angers et à Saumur, on noyait des prisonniers. Les Vendéens avaient brûlé plusieurs des nôtres (vivants !). On contait que les Vendéennes avaient, de leurs longues aiguilles, piqué les yeux des mourants ! Le petit peuple de Nantes criait qu’il fallait jeter toute cette Vendée à la Loire. Les deux autorités de Nantes, le représentant Carrier, et le Comité révolutionnaire, en vive rivalité, s’observant, prêts à s’accuser si l’un ou l’autre donnait le moindre signe d’indulgence, suivirent la fureur populaire, substituèrent (sans souci des lois) la noyade à la fusillade.

Carrier n’en fut que plus aimé du petit peuple, pour qui il maintenait par la terreur les vivres à très bas prix. Les poissonnières lui firent des fêtes et le couronnèrent de fleurs.

Malgré la grande victoire, Nantes n’était pas hors de danger, ayant Charette à sa porte sur l’autre quai de la Loire. Deux hommes dirigeaient tout, non Carrier, un demi-fou, mais le meneur du Comité, le créole Goulin, et le factotum de Carrier, le carrossier Lamberty. — Goulin, planteur de Saint-Domingue, joli homme, qu’on croyait noble, plein d’esprit, de feu, de ruse, avait été secrétaire de l’indulgent Phelippeaux qui périt avec Danton. Il s’était réfugié dans le parti opposé, et il tâchait de se laver à force de férocité. — Son rival contre lequel il travaillait sourdement était Lamberty, le plus vaillant homme de Nantes, de ceux qui la sauvèrent en juin et qui brisèrent la Vendée dans son plus terrible effort. « Je l’ai vu, disait Carrier, arrêter seul deux cents hommes » (sans doute aux longs ponts, si étroits). Il commandait l’artillerie, et il était devenu général de brigade, mais il ne s’épargnait pas pour les choses les plus dangereuses. Parfois il se déguisait, et, la nuit, passait la Loire, entrait au camp ennemi, l’observait intrépidement jusque sous le nez de Charette.

Comment perdre Lamberty, comment rejeter sur lui seul et sur Carrier ce qui s’était fait en commun ? c’était la question pour Goulin et le Comité.

Lamberty ne donnait nulle prise pour l’argent, pour l’intérêt. Ses hommes semblaient nets en ce sens. Ils fusillèrent un des leurs qui, en décembre, presque nu, grelottant, avait pris la culotte d’un homme tué.

Mais il avait un plus grand crime. Lui et son second, Fouquet, ils avaient sauvé des femmes.

L’occasion en fut étrange. La grande masse des malades, des mourants et des morts même (le temps manquait pour les ôter), était l’Entrepôt de Nantes. Un de mes amis, alors enfant, au bout de quarante années, m’en parlait avec terreur. Cet entrepôt, comble d’ordures, ses émanations mortelles étaient l’effroi de la ville. On n’osait en approcher. C’est là que, vers le 20 décembre, Lamberty vit gisantes deux ombres de femmes, une dame de vingt-cinq ans, sa fille de chambre de dix-sept.

La dame n’était que trop connue. C’était une Vendéenne, qui appartenait à la reine, qui ne parlait que de la reine, si bien que les patriotes l’appelaient Marie-Antoinette. Quoique son mari eût eu un poste à Versailles, ils étaient tranquilles à la Flèche sous l’abri d’une permission du Comité de salut public. Mais, au procès de la reine, elle délira, voulut qu’on joignît l’armée vendéenne ; elle suivait dans sa voiture. A la déroute, ils essayèrent de se cacher dans Nantes, furent trouvés, pris, reconnus. Le mari fut fusillé.

Pour elle, était-elle vivante, ou déjà ensevelie ? Dans ce putride tombeau, muette, livide, échevelée, elle eût pu faire reculer un homme moins intrépide. Mais elle était, disait-on, « la plus mauvaise des brigandes », la plus impossible à sauver. Cela piqua Lamberty. Elle n’était pas, celle-ci, des libertines Clorindes qui suivaient Charette à cheval. C’était une vraie dame, altière dans son loyal fanatisme, qui n’aurait rien demandé, n’eût voulu être sauvée. Cela le mordit au cœur. Elle était dans tous les sens terriblement dangereuse. C’est ce qui le décida. Il n’avait jamais rien gagné dans ses deux ans de combats. Il s’adjugea celle-ci ; il prit pour lui ce cadavre, en bravant la mort et la loi.