Elle avait encore la force de se lever. Elle suivit. Chancelante et égarée, sans doute elle était comme en rêve. Le monde n’existait plus. Plus de roi et plus d’église ! Plus de Vendée ! Tout fini ! Quelle était cette voix, cet homme, ce sauveur ? Le savait-elle ? Le sauveur avait trente-sept ans, la flamme de l’homme d’action, visiblement un grand courage, puisqu’il osait la sauver.

Il la mena droit chez lui. Personne n’aurait été assez imprudent pour la recevoir. On ne pouvait pas cacher une personne si bien désignée. Quelle prise pour ses ennemis, pour le Comité de Nantes, qui l’observait, l’épiait ! Et que diraient ses amis les furieux patriotes, de voir assise à son foyer cette morte, cette pâle figure ?… Qui ? la Vendée elle-même !… Eût-il pu leur faire comprendre ce mystère d’amour, d’orgueil, de fureur ? Après l’avoir tant combattue cette Vendée, la tenir chez lui conquise, c’était la victoire complète et la plus définitive. Jusqu’à l’âme il l’avait conquise, jusque dans la volonté. Car, enfin, elle n’avait pas refusé, cette fière personne, de le suivre, de vivre par lui. Apportant la mort en dot, elle acceptait son dévouement, voulut bien qu’il mourût pour elle.

Il mourut pour elle seule. On ne lui reprocha qu’elle. On n’aurait jamais osé lui reprocher autre chose, rien de ce qu’il avait fait avec Goulin, le Comité, et par ordre de Carrier.

Il eut ce bonheur funèbre de l’avoir quarante jours. La mort approcha par degrés. Si elle rentrait aux prisons, il était sauvé encore. Si elle restait chez lui, il périssait certainement. L’arrivée d’un envoyé de Robespierre, et le courage subit qu’il donna au Comité, avertissait fort Lamberty.

Le Comité va à Paris, second avertissement. Ses amis furent si effrayés qu’ils auraient voulu, disaient-ils, poignarder les femmes qu’on avait sauvées, faire ainsi tout disparaître.

Le troisième avertissement fut le rappel de Carrier, obtenu par le Comité. Lamberty, sûr de périr cette fois, attendit le coup. Elle et lui ne pouvaient manquer de mourir en même temps.

L’infortunée était enceinte. Elle fut enlevée de chez lui le 11 février, jugée, condamnée à mort. Elle déclara sa grossesse qui remontait à trente-cinq jours (aux premiers jours de janvier). Elle eut un sursis de trois mois.

On n’arrêta Lamberty qu’après le départ de Carrier, le 16, et pour ce seul crime, — nullement comme exagéré, mais comme indulgent. Qui n’avait été indulgent ? qui n’avait quelque péché secret en ce genre ? Le pur des purs, Robespierre même, avait sauvé un fermier général du jugement qui frappa à la fois tous ses collègues.

Lamberty n’avait pas agi furtivement, avec mystère. Il n’avait nullement caché celle qu’il tirait du foyer de la contagion, et que le fléau aurait dérobée à la loi. Elle n’avait été mise que chez un homme public, dans une maison ouverte à tous et qui était le centre même de l’action militaire. Elle était là sous la garde d’un patriote très sûr.

Défense assez spécieuse. Mais à ce moment où l’on tuait à Paris Hébert et Danton, l’indulgent et l’exagéré, il était naturel qu’à Nantes on fît périr Lamberty.