Sa dame, brisée du combat de tant d’émotions contraires, y succomba. Elle mourut le 9 avril. Lui, il périt le 14.
Ne laissant rien derrière lui, il prit la mort à merveille, comme le suprême présent de la république, le meilleur, qui le dispensait des comptes que la réaction prochaine, que l’humanité elle-même aurait pu lui demander.
Un des soldats qui le menèrent a raconté à mon ami, M. Dugast-Matifeux, qu’il alla d’un pas leste et ferme, criant : « Vive la République ! » Il le cria sur la place, le cria sur la plate-forme, cria sous le couteau : « Ré…! » Le couteau coupa sa voix.
Il était mort bien à point. Celle pour qui il se perdit, lui eût-elle pardonné jamais ? Ne lui eût-elle pas reproché ce don cruel de la vie ? Cette dame, « haute comme les monts », replacée dans son parti, dans l’atmosphère royaliste, n’aurait-elle pas été implacable pour son sauveur ? Eût-il péri ? Je le crois. Elle ne l’eût pas fait poignarder, comme on faisait dans le Midi. Mais il n’en était besoin. Que de gens dans le parti lui en auraient fait leur cour ! Il y avait d’excellentes lames chez Charette, chez les émigrés. On l’eût tué dans les règles sur le pré, en duel loyal, comme on fit au héros de Nantes, le fameux ferblantier Meuris.
Ceux qui aimèrent des Vendéennes, généralement s’en trouvèrent mal. Savary le dit pour les demoiselles sauvées après l’affaire du Mans, que des patriotes épousèrent, même en les refaisant riches, rachetant, restituant leurs biens.
On sait l’histoire de celle que Marceau sauva lui-même. « Aucune femme plus jolie », dit Kléber qui la vit aussi. Mais elle était effrayante de fierté, d’audace et de haine. Elle voulait être fusillée. Ils ne purent pas la sauver, car elle ne tut pas son nom, et elle dénonça ses libérateurs. Un procès fut commencé contre eux, que le représentant Bourbotte fort heureusement arrêta. Si elle eût vécu, Marceau eût eu le cœur pris sans doute, l’eût épousée, et il eût eu cruellement à s’en repentir.
Babeuf dit aux thermidoriens qui raffolaient de dames nobles : « Lâches plébéiens ! que faites-vous ? Elles vous embrassent aujourd’hui, demain vous étoufferont. » (I, 276, 19 nivôse.)
L’exemple le plus frappant en ce genre sera celui de Tallien. Sa Tallien (née Cabarrus, femme du marquis de Fontenay), sauvée par lui à Bordeaux, sauvée encore à Paris, un moment reine de France, l’avilit, comme on a vu. Dès qu’il est bien dans la boue, elle l’y laisse et convole ailleurs. D’amant en amant, de mari en mari, vieille, elle se fait princesse. Quel est ce coquin qui mendie à sa porte ? C’est Tallien.
CHAPITRE XIII
LA CLÔTURE DES JACOBINS.
10 novembre 1794.
Les princesses de l’époque, dans ce temps intermédiaire, sont les dames de l’agiotage, les maîtresses des thermidoriens, qui trônent aux salons de jeu. Ceux-ci ne furent jamais fermés ; les Sainte-Amaranthe, on l’a vu, les tenaient en pleine Terreur. Maintenant, le jeu, agrandi par l’agio du papier, l’intrigue de l’élargissement successif des prisonniers, les plaisirs et les soupers, tout le mouvement du jour a pour reine cette Tallien. Autour d’elle, une pléiade de dames aimables et peu sévères, comme la pâle, la gracieuse et déjà fanée Joséphine.