Elles étaient fort étourdies, n’avaient pas même le sens des convenances politiques qu’aurait imposées l’intérêt. Par exemple, pour porter le dernier coup aux Jacobins, on aurait dû prendre un jour où le grand flot populaire de lui-même irait contre eux, ce jour que le procès terrible contre leur ami Carrier ne pouvait manquer d’amener. Mais on prend maladroitement le jour d’une affaire d’argent, le jour où la Tallien échoue pour ses fonds espagnols. Plus maladroitement encore, le mouvement qui aurait paru celui de la moralité contre « les buveurs de sang », fut souillé d’espiègleries indignes contre les jacobines.
On calcula seulement que ces furieuses jacobines ayant étourdiment (le 8) hué la Convention, on pouvait, le 9, hardiment les insulter. On crut que l’Assemblée même serait froide à les protéger, ne serait pas fâchée de voir ces orgueilleuses humiliées, que l’abandon, le petit nombre des Jacobins serait constaté, qu’ils resteraient impuissants et ridicules, avilis.
Le principal exécuteur paraît avoir été un homme bien connu et actif aux premiers jours de la révolution, un furieux girondin (les Jacobins le désignent ainsi). C’était un homme de main, fort et grossier, Saint-Huruge, prisonnier de la Terreur, sorti au 9 thermidor. Ils disent qu’il avait avec lui une douzaine d’émigrés ou de chouans. C’est le nom que les Jacobins donnent toujours à leurs ennemis. Mot très faux pour cette époque. On le voit par le discours que Saint-Huruge adressa à son bataillon de jeunes gens au Palais-Royal. Il n’eut garde de leur dire le moindre mot de royalisme. Tous l’auraient abandonné. Il parla comme girondin, au nom de la révolution. Il dit : « Puisqu’ils veulent sauver Carrier, ils sont contre-révolutionnaires. Tombons sur eux. »
Qu’était-ce que ces jeunes gens ? La rue Vivienne, le Perron, le Palais-Royal, les commis des banquiers, courtiers, des changeurs et marchands d’or, qu’on nommait Jeunesse dorée. Le soir, ils piaffent aux galeries de bois entre les modistes et les filles, jouant les marquis, en attendant que les vrais marquis revinssent.
A l’appui venait le flot du commerce. Les marchands des rues Saint-Martin, Saint-Denis, des Lombards, du Temple, trouvaient bon qu’après souper la foule de leurs commis s’en allât polissonner dans la rue Saint-Honoré, aboyer aux Jacobins.
Un trait spécial de cette époque qu’aucun écrivain ne marque, c’est que ces jeunes gens, fort différents des nôtres, étaient de beaux joueurs de paume, grands coureurs au champ de Mars. Ils se vantaient (bien à tort) d’une prodigieuse force physique. Au reste, c’était alors la prétention de tout le monde, girondins et jacobins, celle des gens de lettres même. Marie-Joseph Chénier était moins fier de son talent (m’a raconté M. Daunou) que de sa vigueur, disait-il, intarissable, inépuisable.
Ces gaillards, une trentaine d’abord pour commencer et n’effaroucher personne, se mirent rue Saint-Honoré, à la porte des Jacobins, insultant les femmes, une à une, qui entraient : « Coquine, va à ton ménage », etc., etc.
Plusieurs se glissèrent dans la salle, et s’assirent parmi les femmes. Là, ils entendirent ce que Saint-Huruge leur avait dit des Jacobins. Ceux-ci accueillaient mal les discours contre Carrier et soutenaient cette thèse, que toucher à Carrier, c’était toucher aux Jacobins. Cela commença la noise. Le tumulte était effroyable. On criait, on se colletait. Les femmes étaient si exaltées, que, dans ce danger évident, une d’elles remplaça l’orateur et essaya de parler. — Celles qui étaient dans les tribunes criaient contre les intrus : « A bas les aristocrates ! » — Alors, grande confusion et des cris : « A l’assassin ! » — Brutalement on les avait empoignées, on les fouettait.
Qui croirait que, dans un moment si cruel, au lieu d’agir, certains groupes disputaient. On entendait une voix claire : « Oui, les Jacobins sont dans les principes ! » Cependant, d’autres plus actifs parvinrent à mettre à la porte les insulteurs, peu nombreux. Ils fermèrent la porte en dedans. Mais la foule du dehors frappait, voulait enfoncer.
Enfin, la troupe arrive, rétablit la circulation. Douze hommes portent un jeune homme blessé, crient : « En voilà un que les Jacobins ont assassiné. Ils veulent sauver Carrier. Ils assassinent le peuple », etc.