Arrivent des représentants à cheval, membres du Comité. On crie : « Vive la Convention ! » Mais une scène émouvante (sans doute arrangée) a lieu. Un homme vêtu en charbonnier approche des représentants, leur dit : « Ils ont tué mon frère, égorgé cent mille Français. »

L’ordre se rétablissant, on put emmener les femmes, chacune étant au bras d’un homme. — On disait pour les garantir : « Prenez garde ! elles sont enceintes ! » — Une seule qui brava le danger, traversa la foule, fut traitée très indignement, moins maltraitée qu’outragée.

Le petit nombre des Jacobins qui étaient restés dans la salle écoutaient un long discours de Léonard Bourdon, maladroit et dangereux, pour Carrier, où il disait que, si le peuple était contre, les Jacobins sauveraient le peuple malgré lui. Plusieurs ne goûtèrent pas cela, et profitèrent de ce mot pour s’en aller, ne revenir jamais.

Le lendemain (10 novembre, 20 brumaire), les indignités de la veille furent dénoncées à l’Assemblée, mais par qui ? Par ce Duhem qui avait le plus gâté les affaires des Jacobins — (en parlant de couper la tête « aux crapauds du Marais »). Les tribunes s’en mêlèrent.

Un quidam appuyait Duhem, parlait haut, gesticulait, menaçait. « Arrêtez-le ! arrêtez-le ! » Ce fut le cri de l’Assemblée.

Elle était bien mal disposée quand un excellent patriote, Duroy, nullement jacobin et qui avait toujours été aux armées, accusa l’autorité d’être intervenue si tard, de n’avoir pas suffisamment protégé les Jacobins. Il demandait qu’on renouvelât le Comité de sûreté.

L’inaction avait été volontaire. Le président des Comités, Rewbell (fort républicain, on l’a vu en fructidor, mais ennemi des Jacobins), fut dur pour eux, les acheva. Il dit : « Ils ont ce qu’ils méritent. Ils ont fait tous nos malheurs. Il faut que cette société soit provisoirement suspendue. »

Les Jacobins évidemment ne connaissaient guère la nature humaine, ni la France, ni Paris, la légèreté avec laquelle on y prend certaines choses. Celles de la veille, odieuses et certainement regrettables, ils les rendirent ridicules par leurs exagérations, disant que « leurs sœurs avaient été violées et prostituées. » Rien de tel n’avait eu lieu.

Les Jacobins (11 novembre) n’arrivèrent que lentement vers sept heures. Mais dès six heures, les Jacobines y étaient, surtout à leurs places ordinaires, aux tribunes qu’on appelait celles de Robespierre et de Couthon. Dans ce jour qui fut le dernier, dans cette église, déjà abandonnée, et qui paraissait immense, elles n’en étaient que plus ardentes, déploraient l’hésitation, le modérantisme des hommes. Les journaux du temps nous peignent cette scène étrange. Des amies se retrouvaient. C’était comme Oreste et Pylade ; elles se donnaient le baiser fraternel, s’embrassaient comme martyrs de la liberté : « Chère amie, je te revois donc ! Je te retrouve encore ! O ciel ! »

Si les Jacobins restaient dans la cour, n’entrant pas encore, c’est qu’ils attendaient en grande inquiétude les nouvelles de l’Assemblée. La commission nommée pour décider si l’on accuserait Carrier faisait ce soir-là le rapport ; son président était Romme, un montagnard si estimé. Si le rapport concluait à l’accusation, on pouvait croire que Carrier serait abandonné par la Montagne même, qui se séparerait décidément des Jacobins. Cela se réalisa. On vota l’arrestation.