Que pouvait contre tout cela le génie de Hoche, sa générosité ? Il avait à lutter contre une force immense, invisible. Il ne pouvait même combattre l’insaisissable ennemi.
Énorme force populaire. Une sauvage hilarité avait saisi tout le pays. Terrible orgie du sang. Le chouan, la poche garnie, n’avait plus de travail que de se promener en égorgeant, pillant les patriotes. Ceux-ci fuient dans les villes. Tous les maires de villages sont assassinés, les acquéreurs de biens nationaux sont égorgés, les prêtres constitutionnels martyrisés. Défense de porter du grain aux villes ; les femmes qui l’essayent sont tuées. Autour de Nantes seulement, les chouans reconnurent l’amnistie de la République en tuant six cents patriotes, douze fonctionnaires.
La tactique des honnêtes gens qui obsédaient le général et les représentants était de leur persuader que ces assassinats n’étaient pas politiques, étaient de simples actes de voleurs, de brigands. Le député Boursault fut si crédule qu’il voulait payer les chouans, les constituer gardes territoriales (gardiens le jour, brigands la nuit !)
Hoche, dans son beau rêve de rallier la Vendée, la Bretagne, pour les lancer sur l’Angleterre, se refusait les moyens irritants de police, les visites domiciliaires dont on avait tant abusé. La bonne société, les belles dames caressantes l’aveuglaient, invoquaient sa générosité en faveur « des pauvres chouans. »
Ceux-ci avaient leurs tigres et leurs renards : le tigre Cadoudal, le renard Cormatin. Ce dernier regardait vers Londres, rusé et patient, mystifiait les républicains, se moquait d’eux, les rendait méprisables.
Ainsi le général Humbert, brave, mais incapable, pour finir les assassinats se laissa entraîner à la démarche honteuse d’obtenir entrevue d’un petit brigand, Boishardy, un chef de deux cents assassins.
Hoche, lui-même, dans son désir d’arrêter l’effusion du sang, ne refusa pas de voir Cormatin, qui menait toute l’intrigue. Ce chef lui parut doux et sage, tout à fait ami de la paix. Hoche, suivant son grand cœur, parla comme un homme sincère, rappela ses propres malheurs et s’étendit sur le besoin de sauver le pauvre peuple. Il répéta ce qu’il avait dit dans une lettre : « Qu’ils viennent, disait-il, qu’ils viennent. Je suis prêt à les embrasser !
« Je suis Français, dit Cormatin, et, comme tel, je me réjouis de vos victoires du Rhin, des Pyrénées. Je sais bien, hélas ! que mon parti, formé par le désespoir, n’a rien à attendre du dehors. » Hoche, charmé de le voir dans ces bonnes pensées, lui rappela la conduite de l’Angleterre pour la Vendée, et crut l’avoir convaincu que les Vendéens et les émigrés avaient été joués par la coalition.
Cet excellent Cormatin ne demandait qu’une chose : qu’on lui permît de travailler à la paix, qu’on le laissât librement « pacifier le pays », qu’on lui donnât Humbert comme témoin de ses démarches ; il ferait cesser les assassinats, rien n’était mieux imaginé.
Dans l’intérêt d’Humbert et pour lui sauver quelques balles, Cormatin lui conseillait même d’endosser l’habit des chouans. Humbert l’eût fait, si Hoche ne s’en fût indigné, et ne lui eût commandé de garder l’habit de général, la dignité républicaine.