Pitt était au plus bas. La Prusse, l’Allemagne, lui échappaient, et il n’avait plus prise en France. La Vendée expirait. Il n’en savait presque plus rien. Son seul agent qui allait et venait, l’informait mal, un certain Prigent, fruitier de Saint-Malo.
Puisaye était aussi au point où l’on fait tout, même des crimes. Tous les chefs vendéens, bretons, étant in extremis, voyant finir le fanatisme, ne retenaient leurs gens qu’avec une grosse solde qu’ils payaient en faux assignats de leur fabrique. Immonde concurrence. Puisaye, qui n’avait pas le sou, offrait aux siens un avantage énorme. Stofflet donnait dix sous par jour. Puisaye en promettait cinquante. Mais comment les payer ? C’était la question.
Il alla droit au cœur de Pitt par une chose. C’est que ce ministre n’avait jamais vu un si mauvais Français, si bien fait pour vendre la France. Nos émigrés, absurdes, inconséquents, légers, faisaient des réserves, parfois se souvenaient de la patrie. Puisaye, du premier coup, dit qu’il était Anglais (en effet, il avait quelques parents anglais). Il surprit M. Pitt en lui disant que la Bretagne ne voulait plus des émigrés, étourdis et brouillons, qu’elle voulait des Anglais. — Des Anglais déguisés ? — Non pas ; des Anglais avoués, en uniforme, en habit rouge, — qu’en toute place conquise avec le drapeau blanc, l’anglais fût arboré. — Pour un moment ? Non pas. Pour y rester. On désire que les Anglais restent et qu’ils ne s’en aillent point.
Il n’y a pas de dogue si féroce qu’avec certaine drogue, certain magnétisme, on ne puisse lui faire rentrer les dents, le charmer, l’hébéter. Quand Puisaye eut ainsi magnétisé son Pitt, il dit de quoi il s’agissait. Pitt avait cru (comme la Convention) que nos gens de l’Ouest étaient des fanatiques. Puisaye révéla le mystère de la nouvelle hostie, l’hostie du diable, l’assignat contrefait. Ces misérables, chacun avec leur bande, en vivaient, en mouraient aussi. Leurs assignats grossiers menaient droit à la guillotine. Mais la chose bien faite et en grand pouvait être une arme terrible, filant partout, invisible poignard dans le cœur de la République. Les éminents graveurs de la Hollande allaient faire une merveille d’art, d’indiscernables assignats que Cambon même eût acceptés. On en faisait d’abord trois milliards à la fois ! de quoi acheter la Bretagne (qui sait ? les républicains même ?) Ce moyen était sûr. La France était perdue.
M. Pitt était né honnête ; il était fils de ce furieux Pitt, lord Chatham, l’orgueil incarné ; petit-fils de celui qui fit connaître cette famille obscure par la vente surfaite d’un célèbre diamant. Ce petit-fils était l’idéal même du bon sujet : âpre laborieux, correct absolument, sans vice, moins un ! un seul, la haine. En celle-ci il s’était absorbé, avait passé tout, âme et corps. Résumons sa vie : Il hait.
En ces hommes d’affaires, l’honnêteté est relative. Il réfléchit. La France étant le mal, le mal idéal, absolu, ce qui détruit le mal est bien. Les jurisconsultes anglais, dans les procès venus plus tard à ce sujet, trouvèrent un très bon texte dans Wolf : « Que la guerre permet tout, même les flèches empoisonnées. » M. Pitt, si lettré, dut savoir le texte de Wolf.
Il enferma Puisaye, l’isola de l’émigration, tant qu’il put. En effet, ce projet avait en dessous une chose qu’il aurait exécrée. C’est que tous ces milliards d’assignats qu’on faisait, seraient finalement payés en biens nationaux, biens d’Église, bien d’émigrés. Chose piquante, le progrès qui allait combler les chouans avait pour base et garantie la ruine de l’émigration. Si l’on en venait là, quel champ superbe de disputes, que de procès, que de combats entre les royalistes même, quel magnifique espoir d’éternelle guerre civile ! M. Pitt remercia Dieu, et comme en toute bonne affaire, il faut aussi faire quelques bonnes œuvres, il fit à Monsieur, à d’Artois (pour les faire taire) la charité de quelques milles livres Sterling.
Puisaye, regorgeant d’assignats, en soûla les chouans. Il payait même d’avance. Il donna à plusieurs jusqu’à deux ans de solde. Mais la merveille, c’est que ses assignats, étant si parfaits, ne pouvant être refusés de personne, il les changeait en or à volonté. Un fleuve d’or coula tout à coup. Chaque prêtre qui partait de Londres avait dix mille livres en louis.
Vous vouliez des miracles, bonnes gens ? En voilà. Et palpables ceux-ci. Non de vaines paroles. C’est bien la Présence réelle !