L’accusé, même avant de pouvoir dire un mot, était jugé, tué et condamné d’avance, par la voix des 200 témoins déjà entendus sur le comité de Nantes, tué par ce comité, par l’adroit, l’éloquent Goulin, qui rejetait tout sur lui.
Carrier faisait horreur. Mais pourquoi pas Fouché, aussi souillé, plus hypocrite, à coup sûr, bien plus corrompu ? Carrier avait d’abord sa figure contre lui. C’était un Auvergnat baroque, d’aspect bizarre, fantastique, improbable. Il était long, n’était que bras et jambes, comme un télégraphe furieux. Des tics étranges, des signes vraisemblables d’épilepsie. Dans les soixante jours qu’il fut à Nantes, il déploya d’abord une grande activité qui aida fort à la victoire. Puis malade, alité souvent, effaré, hors de lui, livrant tout aux plus sanguinaires, il s’échappait sans cesse en paroles épouvantables. Nous avons vu que Charette était en face, le typhus dans la ville, une panique, un délire général. Il y avait des hommes atroces dans Nantes, les patriotes des environs qui avaient tout perdu. « Si j’avais fait de l’indulgence, disait Carrier, ils m’auraient fait guillotiner par Robespierre. » Du reste, les décrets terribles de la Convention l’autorisaient, le couvraient tout à fait.
Pour les comprendre, il faut se rappeler la crise de septembre–octobre 93, quand la France se vit serrée, enveloppée de trois dangers, et qu’ayant à la gorge l’épée de l’Europe, elle sentit aux reins le poignard de Vendée. Ce ne furent pas alors les enragés, ce furent les indulgents, les Merlin, les Hérault qui firent voter que l’on fît un désert où il n’y eût plus un homme, une bête. On accusait Carrier, mais, après lui, Turreau détruisait exactement tout.
Rien n’exaspéra plus contre Carrier que la folle défense qu’en firent les Jacobins, ne se contentant pas de le laver, mais l’exaltant et le glorifiant, en faisant un héros. Ils le perdirent et se perdirent.
Par le jugement du 15 décembre, 26 frimaire Carrier fut condamné à mort, et avec lui seulement deux de ceux qui l’avaient servi. Goulin, le Comité, les autres aussi coupables, échappèrent, au grand étonnement de tous. L’Assemblée indignée, brisa le tribunal.
Le résultat fut grave. Il confirma la fable répandue dans l’Ouest que la République, vaincue partout, faisait amende honorable en Carrier, que le Bourbon d’Espagne venait de faire son entrée à Paris. En décembre, Marseille commence à s’entendre avec la Bretagne. Le 15 décembre, le jour même où périt Carrier, les chouans, hardiment, se montrent au théâtre de Nantes, dans leur costume. L’officier est en habit vert. Tous ont des colliers verts et noirs, de belles écharpes blanches, chargées de brillants pistolets.
Ces pauvres sabotiers ont évidemment fait fortune. Un miracle a eu lieu. Mais lequel ? On avait cru que ces bonnes gens étaient de pieux imbéciles qui se faisaient tuer pour leur foi. Les fraudes des prêtres en 94 n’avaient pas eu encore grande action. Il est vrai qu’en Bretagne, une lettre de Jésus tombe du ciel. Sur le Rhône, la Vierge apparaît, il y fallait un autre miracle, un miracle du diable, celui que l’on va raconter.
Le diable agit, sous figure d’un chouan, un M. de Puisaye, personnage équivoque, fort louche, qui passa de Bretagne à Londres avec les pouvoirs douteux de quelques chefs de bande. Il évita de voir les émigrés agents des princes. Pitt en avait assez ; il ne voulait plus même les entendre nommer. Mais, chose surprenante, dès qu’il vit Puisaye (2 octobre), tout à coup, cet homme si difficile, si colère, s’adoucit, l’accepta au point qu’il le logea au plus près de chez lui. Cet homme était donc un trésor.
Pour ceux qui savent la démonologie, le pacte diabolique ne se fait bien qu’entre gens désespérés qui vendent, qui jettent leur âme.