Une fiction fit le 31 mai, le prétendu crime de la Gironde, son projet supposé de démembrer la France. Énorme calomnie. Dans les notes inédites de Lindet, que j’ai sous les yeux, je lis qu’après Thermidor, en septembre 94, il fit, dans le secret des Comités, ce lamentable aveu : Jamais les Girondins n’ont pensé à démembrer la France. Les Comités frémirent, le prièrent de se taire. Tous eurent le cœur percé. Chacun dit : « J’ai menti. J’ai versé le sang innocent. » Quel coup, pour ceux surtout qui, comme Legendre (humains au fond) s’étaient couverts (par peur) de fureurs sanguinaires, de meurtrières déclamations !

Cependant si tant d’autres, sans peur et très loyaux, acceptèrent ce mensonge, c’est que la Gironde, innocente sous ce rapport, avait un autre tort, réel, celui d’entraver tout. Son implacable opposition aux plus sérieux montagnards, aux hommes d’action, Danton, Cambon, Lindet, rendait tout impossible, paralysait la France. Elle perdit trois mois en disputes. Les administrations de départements, forts suspectes, s’autorisaient de ces querelles pour ne pas vendre les biens nationaux, ne pas organiser la ressource suprême que Cambon avait fait décréter, la réquisition.

Lindet se tut, mais la situation parlait. Elle disait deux choses :

1o On ne peut pas les garder en prison ;

2o Et du jour qu’on les lâche, on lâche aussi toutes les furies de la discorde, des voix de tempête éternelle.

En les recevant, l’Assemblée va avouer sa servitude dans ce fatal 31 mai, et par là infirmer ses actes, tant de grandes œuvres si utiles, tant de choses fécondes pour l’avenir. Elle va reprendre dans son sein des hommes aigris et désorientés, étrangers et hostiles à tout. Les meilleurs, les Louvet, les Mercier, etc., esprits généreux, cœurs humains, en rentrant, ne peuvent manquer de précipiter l’Assemblée sur une pente déjà trop rapide, l’excès de l’indulgence, la partialité même, la confiance pour l’ennemi !


Sur 500 membres présents à la Convention, 498 votent pour qu’on fasse le procès à Carrier. Donc, la Montagne, tout entière, se prononce contre lui.

Les 21 chargés d’examiner s’accordèrent pour l’accusation, quoique Romme, leur président, qui la demandait en leur nom, observât qu’il n’y avait nulle preuve écrite, et qu’il était regrettable de rentrer dans la voie funeste du passé, de juger un représentant.

Antonelle, le célèbre chef du Jury de 93, patriote inflexible (contraire à Robespierre, contraire à Bonaparte), refusa de parler pour un homme dont les folles fureurs avaient tellement nui à la République, n’accepta pas la défense de Carrier.