La Vendée s’éteignait, la Bretagne s’allumait et la guerre de l’assassinat. A Rennes, où il arrive d’abord, il trouve la contre-révolution frémissante, déjà insolente. Qui le croirait ? personne à aucun prix ne voulut lui donner de logement.
Les villes souffraient fort du soldat, qui lui-même s’y énervait, devenait indiscipliné. Hoche prit la mesure utile, mais sévère, à l’entrée de l’hiver, de le tirer des villes, des villages, de le faire camper dans une suite de petits camps qui surveillaient tout le pays, l’enveloppaient comme d’un réseau.
La loi autorisait l’armée à lever en nature le cinquième de la moisson. Le paysan fut bien surpris de voir le général fournir de la semence à ceux qui en manquaient, donner des vivres aux plus nécessiteux, se faire le père commun du peuple et du soldat.
La campagne eut de lui un bien inattendu, capital pour le paysan. Dans la Vendée, on forçait à couper, à détruire les haies, qui sont nécessaires pour parquer le bétail, lui donner du feuillage, et pour les mille usages qu’on tire du petit bois. Hoche, avec une magnanime confiance, permit les haies, montrant qu’il redoutait peu l’embuscade, craignait peu d’être assassiné. Il le fut quatre fois. A la première, il envoya vingt-cinq louis à la veuve de l’assassin ; une autre fois, se chargea de nourrir les enfants de son meurtrier.
CHAPITRE III
AVEUGLE RÉACTION DE LA PITIÉ. — LES CHOUANS ENHARDIS. — MEURTRES ET FAUX ASSIGNATS.
Novembre–décembre 94.
Le 23 novembre, la Convention, à l’unanimité, vota le procès de Carrier. Elle crut par cette mesure d’expiation se rallier l’Ouest, pacifier la Vendée.
Le 8 décembre, par un acte pénible, mais de grande justice, elle rappela, elle reçut dans son sein les soixante-treize députés qui avaient protesté contre la proscription de la Gironde et pour l’inviolabilité de la représentation nationale. Mesure obligée, honorable, qui n’en eut pas moins l’effet de donner une force fatale aux cruels ferments de discorde qui agitaient l’Assemblée, d’y ramener des spectres de vengeance (comme le tragique Isnard), plusieurs hommes démoralisés, en prison et très dangereux. Étaient-ce des actes de faiblesse ? La Convention victorieuse de tous côtés, plantait le drapeau de la France sur Coblentz et sur Amsterdam. Les rois venaient à elle, demandaient à traiter. Mais cette grandeur même était une tentation de clémence. La France rassurée voulait réunir ses enfants. De là les avances excessives, imprudentes, mais certainement généreuses, que l’Assemblée, que Hoche faisaient à nos ennemis.
Les publications successives des manuscrits de l’infortuné Phelippeaux, du livre de Lequinio, etc., les récits qu’on faisait des barbaries récentes de Turreau, continuées après le danger, et jusqu’en Thermidor, avaient navré les cœurs, les avaient, par la pitié, désarmés de toute prudence, détrempés et comme énervés. C’est un état pathologique, aussi bien que moral, qui n’a jamais été décrit. Cette Assemblée, après de tels accès et de fureur et de douleur, brisée et rebrisée, ayant passé, repassé par la mort, en gardait un terrible ébranlement nerveux. Tant d’ombres, tant de revenants ! Ce n’étaient pas seulement tel homme, tel individu, mais des villes, des populations entières, des masses de vrais républicains qui revenaient comme à la file. En décembre 94, où l’émigré n’est pas rentré encore, où le royalisme se cache, le monde apparaît Girondin.
C’était étrange de garder sous clef les soixante-treize députés qui réellement représentaient l’immense majorité du pays ; de retenir prisonniers ceux qui, seuls, au 31 mai, avaient protesté pour lui et pour sa liberté ?
Si le nombre fait le droit, il était de leur côté. Voilà ce que la Convention commençait à se dire. Le sien lui paraissait douteux. De qui le tenait-elle ? Du peuple. Au nom du peuple seul, elle avait pris cette prodigieuse autorité. Mais comment ? En vainquant le peuple. Minorité minime, elle l’avait sauvé malgré lui.