Sa lucidité étonnante sur la question de la guerre apparut à Carnot dans un mémoire envoyé de Dunkerque. Robespierre dit : « Le dangereux jeune homme ! » Carnot le protégea et l’éleva fort vite. Mais les hautes préférences du Comité furent toujours pour deux hommes médiocres, Jourdan, et le servile, le froid, le dangereux Pichegru.
Le cœur bon, chaleureux, de Carnot est incontestable, autant que son travail immense, autant que son éclair sublime, à Wattignies, où il fut tellement au-dessus de lui-même. Mais Carnot était bien moins libre, même en sa spécialité, qu’on ne croirait. Il était, comme on sait, officier du génie, mais simple capitaine, et il avait sous lui, dans ses bureaux, ses anciens chefs et maîtres, les Montalembert, les d’Arçon, illustres en Europe, plusieurs hommes importants de ce corps orgueilleux[14], les Marescot et autres. Ces hommes de calcul, avec leur art de fortifications, de sièges et de guerre immobile, pèsent fort, gênent fort les hommes de mouvement. La lenteur, l’inertie de Pichegru, leur paraissait sagesse. Ajoutez que Pichegru avait dans le cabinet de Carnot un compatriote, un Franc-Comtois, d’Arçon, haute autorité de ce temps. Les Comtois se tiennent fort. Il y paraît dans l’éloge insensé que le Comtois Nodier fait de Pichegru.
[14] Dans l’affreux pêle-mêle où Carnot trouva la Guerre et le ministère de Bouchotte, en août 93, on est émerveillé de voir combien subitement cet ardent travailleur, cet organisateur rapide se créa, en un mois ou deux, un centre d’action, des bureaux, etc. Il prit les hommes capables où il pouvait, surtout dans son corps, le Génie, corps savant, fort aristocrate, qui avait pour les autres (pour l’Artillerie même) un étonnant mépris. Le Génie avait ses mystères, tellement qu’à Mézières il défendait à Monge d’enseigner ses découvertes. Il avait quelques patriotes (Carnot, Prieur, Letourneur), beaucoup d’hommes flottants, quelques-uns très suspects (Obenheim). — En général, les militaires de cabinet (Clarke, Dupont-Baylen, etc.) étaient des caractères douteux. Les employés, commis, Fain, Reinhard, Petitot, etc., gens souples et fins, ont tous été des hommes du pouvoir. — C’était comme un nid monarchique, royaliste, impérialiste sous le Comité même, au rez-de-chaussée et dans les entre-sols des Tuileries. Ces rats y travaillaient dans l’ombre. Le grand tyran moderne, la bureaucratie était là. Le cœur chaleureux de Carnot, la défiance terrible de Robespierre et de Saint-Just n’y faisaient rien. Ils avaient sous les pieds, dans l’épaisseur des murs, un Louvois persistant et qui refleurit sous l’Empire. Tout ainsi que Louis XIV obéissait aux commis de Versailles, les triumvirs de la Terreur suivaient, sans le savoir, cet esprit des bureaux, préféraient avec eux la médiocrité (Jourdan), et la servilité (Pichegru).
Ce cabinet d’ingénieurs avait-il bien le sentiment des forces vives et l’appréciation des hommes ? Il disait, comme tout le monde le disait depuis Frédéric : « Il faut agir par masses. » Mais en pratique suivait-on ce principe quand on parlait toujours dans les instructions de la guerre « d’envelopper, de cerner l’ennemi ? » Pour cela, il fallait faire de longues ailes divisées. Contre les vieux soldats aguerris de l’Autriche, les nôtres, si jeunes et si nouveaux, étaient incapables d’exécuter de telles manœuvres. Ils pouvaient bien massés et serrés, d’un élan frapper un coup vif. C’est ce que sentit Hoche et ce qui réussit.
Carnot, si dévoué, voulait aller lui-même au Rhin. Mais Robespierre fit envoyer Saint-Just, absolument étranger à la guerre. Carnot n’osa pas même donner d’instructions. Il fit écrire à Hoche et à Pichegru qu’ils se concerteraient, qu’on leur laissait le choix des moyens[15].
[15] MM. Carnot fils et Louis Blanc (pour des raisons différentes) tiennent fort à établir : 1o que Hoche désobéit au plan du Comité ; 2o ne voulut pas s’entendre avec Saint-Just et Pichegru, etc. Les pièces originales que j’ai sous les yeux prouvent exactement le contraire. 1o Il n’y eut aucun plan précis, mais des instructions fort générales. Carnot s’était fié à Hoche, et lui avait fait écrire par le ministre de la guerre : « On vous laisse la liberté du choix des moyens. C’est à toi de te concerter avec Pichegru. » (20 brum., 10 nov. 93.) — 2o Saint-Just et Pichegru ne voulurent nullement se concerter avec Hoche. Dans des circonstances si pressantes, Saint-Just garda un majestueux silence. C’est de quoi se plaignent les représentants Soubrany et Richard, le 20 frimaire, puis Baudot et Lacoste dans toutes leurs dépêches, surtout dans celle du 6 nivôse, 26 décembre, où ils disent : « Saint-Just et Lebas ayant gardé un profond silence, à l’exemple du comité, nous avons agi. » Cela certes excuse Hoche d’avoir vaincu sans eux, et dément la prétendue désobéissance dont parlent MM. Carnot et Louis Blanc. Hoche déclara ne plus vouloir exposer le salut de l’armée en coopérant « avec un homme aussi tortueux que Pichegru. » Rien de plus clair sur tout cela que les Dépêches de l’armée de Moselle (au Dépôt de la Guerre), que j’ai sous les yeux.
Pichegru ne bougea pas. Saint-Just, loin de se concerter avec Hoche, avec Soubrany, le représentant de Moselle, alla royalement visiter leur armée, sans leur parler et sans les voir (20 frim., 10 déc. 93). Les successeurs de Soubrany, Baudot, Lacoste, jeunes gens héroïques, n’ayant nouvelle ni de Carnot, ni de Saint-Just, de Pichegru, de l’armée du Rhin, cassèrent les vitres, avancèrent, forcèrent les triples batteries du grand passage de Werth avec Hoche (Desaix, Championnet, Lefebvre, Saint-Cyr, Molitor, Vincent, Ney). Sur le champ de bataille, ils firent Hoche général de l’armée du Rhin, et lui subordonnèrent Pichegru.
Cela permit à Hoche de frapper le coup décisif, qui débloqua Landau, effraya l’ennemi, le fit bien vite fuir au Rhin. Hoche le passa lui-même. (25 déc. 93, 4 nivôse. Dépêches du dépôt de la guerre.)
Coup superbe, mais qui le perdit. Il n’avait pas désobéi, puisqu’il n’avait nul ordre. N’importe, Saint-Just le mit aux Carmes par une décision signée de tout le Comité.
Enfoui quatre mois dans un petit cachot, il y laissa sa santé pour toujours. Thermidor, la mort de Saint-Just, ne lui ramenèrent pas la faveur des bureaux. On donna à Pichegru la grosse armée et l’affaire éclatante de Hollande. A Hoche l’inaction de la triste Vendée, une guerre impossible où il s’usa, et où la victoire même était un deuil.