L’excellent Auvergnat, Desaix, vaut le Breton. Quelle honnête, modeste, parfaite nature ! Deux mots pour le peindre suffisent. Son général Kléber, fortifiant son camp, négligeait un côté, disait : « C’est celui de Desaix. » Les pauvres paysans, fuyant devant l’armée, disaient : « Pour aujourd’hui, nous n’avons rien à craindre. C’est le corps de M. Desaix. »
Il fallut quatre fois un homme pour mourir, et l’on choisit Desaix. Non seulement il fut mis en tête, au passage du Rhin, mais par deux fois dans une place, (Manheim, Kehl), avec injonction de s’y faire écraser et d’arrêter là l’Allemagne. La mort le respecta, et elle attendit Marengo.
« Que la mort est amère ! me disaient des vieillards. Qui nous consolera de la mort du général Hoche ? Elle nous parut celle de la République elle-même. »
Lui seul inspirait confiance. Il avait dit ce mot : « Je vaincrai la contre-révolution, et alors je briserai mon épée. » Il écrivait à un général qui vexait l’autorité civile : « Fils aîné de la Révolution, nous abhorrons nous-mêmes le gouvernement militaire. » Il destitua le général. Dans les vastes contrées du Rhin et de Moselle, lui-même il établit l’autorité civile, inamovible, indépendante de lui.
Nul homme ne fut plus aimé et nul n’eut plus d’ennemis. Les royalistes d’abord qui voyaient en lui l’épée de la République. Les fournisseurs ensuite, agioteurs, voleurs, corbeaux suivant l’armée !
Faut-il le dire enfin ? Des militaires, une classe nouvelle, des militaires avides auxquels il fallait un autre homme, un bon maître qui laissât piller.
On ne vit guère avec tant d’ennemis. Il meurt à vingt-neuf ans, et l’on ne sait comment.
Qu’aurait-il fait plus tard ? « N’était-il pas ambitieux ? » Oui, certes, de haute ambition, plus haute que le trône, et que la victoire même. En tout paraissait sa grandeur. Il défendait son rival Bonaparte.
J’ai dit ailleurs sa naissance à Versailles et l’éducation qu’il se donna lui-même. Orphelin, soutenu par sa tante, une fruitière, et de bonne heure garde-française, il eut Paris, le grand Paris d’alors, pour véritable éducateur.