Tels moururent de froid ou de faim. Mais nul murmure, nul excès, un respect surprenant des propriétés. Un soldat pilla une fois, fut fusillé. Ce fut un grand événement. A combien de siècles, grand Dieu ! ces armées de 93 et 94 sont-elles de l’armée qui, en 96, sous Bonaparte pilla si horriblement l’Italie.
Il y a un endroit admirable. C’est lorsque cette armée famélique est en marche vers Trèves, la riche ville où vont finir tant de privations. Grasse ville ecclésiastique de cour électorale, de chapitre opulent, de couvents qui thésaurisaient. C’était le nid de nos principaux émigrés. Il y avait leur précieux mobilier, leurs greniers pleins, leurs caves pleines. Je copie le rapport de nos représentants, Goujon, Bourbotte. Ils estiment que de l’électorat on pourrait tirer un milliard ! (Rapport du 9 août 94, 23 thermidor.) Eh bien, le croirait-on ? Ils arrêtent aux porte de Trèves cette armée, la font bivouaquer dehors sur les hauteurs. Et ces admirables soldats trouvent cela naturel, restent sans murmurer à la porte de la terre promise. On leur confie des magasins tout pleins, à ces pauvres diables affamés, et ils ne touchent rien, ne songent qu’à garder fidèlement le bien de la République.
Étonnantes armées ! Quelle grande vie morale les soutenait ? On l’a vu dès 90. Elles sortirent des Fédérations fraternelles. Elles étaient parties de l’autel où l’on jura la liberté du monde. Chacune d’elles, en 92, formée dans la même province et non mêlée, garda ce caractère de fraternité primitive. Chacune fut une personne. L’austère, de Sambre et Meuse, tellement républicaine et soumise à la loi ; la forte, la modeste armée du Rhin, la glorieuse patience, eurent toute la gravité du Nord. Elles nous parlent encore, nous enseignent l’immolation au devoir.
Si l’histoire générale ne m’eût dévoré jour par jour, j’avais un beau projet, d’écrire la Légende d’or, celle des saints de la Révolution, les héros de la guerre, les héros de la paix.
Je dis des Saints. Qui, dans l’histoire, mérita jamais mieux ce titre que Desaix, que la Tour d’Auvergne, Kosciusko[13] ?
[13] Nous avons rempli ce vœu, en réunissant tout ce que l’auteur avait écrit sur ces saints du devoir ; nous l’avons publié dans un volume qui a pour titre : Les soldats de la Révolution. A. M.
Une chose bien remarquable, c’est que ce sont surtout les très grands militaires qui semblent les plus pacifiques. Hommes admirables à qui la guerre apprit surtout la haine de la guerre. Quand on lit les notes touchantes que Kléber écrivait le soir dans les horreurs de la Vendée, quand on lit les lettres humaines, profondément humaines, qu’écrivent Hoche, Desaix et Marceau, on pense aux notes de Vauban, même à celles que Marc-Aurèle écrit dans les forêts de Pannonie, dans la guerre des Barbares.
En rêvant ces belles légendes, j’avais autour de moi de touchantes images, celles surtout des fils légitimes de la République, de ses grands défenseurs, qui nés d’elle, moururent avec elle (Hoche, Marceau, Kléber et Desaix). Médiocres portraits, mais ressemblants ; naïves, imparfaites images, dessinées à la hâte par des amis ardents qui tremblaient de les perdre, et d’avance volaient à la mort une ombre de ces hommes adorés.
Le soir, lorsque le jour avait baissé sans disparaître encore, je posais la plume et marchais en long, en large, au milieu d’eux. Leurs images pâlies me disaient bien des choses. Leurs traits se marquaient moins, mais d’autant plus en eux, dans ces ombres imposantes, je sentais le vrai fond, l’âme commune des masses qu’ils ont représentées. Ils ne furent pas des hommes seulement, mais en réalité des armées tout entières.
Ils en eurent la grande âme. Ils en furent à la fois et les pères et les fils. Ils ne les menaient pas seulement au combat, mais chose plus difficile, les instruisaient avec une ferme et patiente douceur. En cela, le bon Breton, la Tour d’Auvergne, dépassait tous les saints. C’est pour être instructeur plus utile, plus efficace, qu’à cinquante ans il restait capitaine. Il avait un moyen admirable, vraiment paternel, d’aguerrir ses jeunes soldats. Les voyant incertains, il marchait devant eux tête nue, le manteau sur le bras, disait : « Allons d’abord jusqu’à cet arbre. S’ils sont plus forts, nous reviendrons. » Il recevait, paisible, une grêle de balles, n’était jamais touché, et se retournait en souriant… Mais déjà tous s’étaient élancés et couraient ; c’était à qui le rejoindrait plus tôt.