Le projet qui devint ridicule en 1804, ne l’était point du tout en 94. L’Angleterre n’avait pas les énormes défenses, la ceinture de fer et de feu qu’elle se fit en dix ans. Elle n’avait pas son Nelson, ni l’énergique armée navale qu’elle forma avec tant de soin. L’Irlande subsistait tout entière et appelait la France. Celle-ci allait se rallier les flottes d’Espagne et de Hollande. L’incroyable création de Jean-Bon Saint-André, qui refit la marine en six mois de 93, la lança, soutint avec elle une bataille de trois jours, disait assez ce qu’on peut faire au pays de Duguay-Trouin. L’émigration complète de nos officiers blancs avait ouvert le champ à nos officiers bleus, la jeune marine roturière, la fille de la Révolution qui ne fût jamais née sans elle, et brûlait de lui faire honneur. Qui peut dire ce qu’elle aurait fait sans les dégoûts, les découragements, disons les désespoirs, dont Bonaparte l’abreuva ?
Avec un grand bon sens, Hoche jugeait que toutes nos guerres, nos victoires d’Italie, d’Allemagne, ne serviraient à rien, tant qu’on ne toucherait pas le foyer, l’atelier où se forgent les armes du monde. L’Angleterre d’autant plus guerrière et colérique qu’elle n’a jamais vu la guerre, l’Angleterre enrichie de toutes les manières à la fois (les Indes, le coton, la vapeur), ce monstre de richesse ne pouvait pas manquer de trouver éternellement en terre ferme des hommes à acheter, des barbares, Hongrois, Russes, etc. Et la France aurait beau tuer, elle perdrait du sang (rien qu’en dix ans deux millions d’hommes, d’après le chiffre officiel). Duel stupide, qui en réalité fut entre la vie et l’argent, entre l’homme réel de France et l’homme fer-vapeur, cette force de quatre cents millions d’hommes que forgea aux Anglais la fabrique de Watt et Bolton.
Le Français, l’enfant de Paris, Hoche avait dit le mot positif, le mot de la situation. L’Italien, effréné poète, romancier insensé (avec ses beaux calculs), nous lança au hasard dans cette guerre interminable, cette longue aventure qui ne finit qu’à Waterloo.
Une chose frappe en ce moment (septembre–décembre 94), la solitude de l’Angleterre.
Quelque soin, quelque ardeur de haine qu’on eût mis à tout unir contre la France, la coalition, hypocrite, avide, était très divisée. Elle voulait surtout se garnir les mains, voler, prendre sur l’ennemi, l’ami, n’importe. Voler des places, des provinces, à son petit protégé le roi de France, cela lui allait fort. Mais, d’autre part, le beau gros morceau de Pologne la tentait extrêmement. Après les grands coups qui montrèrent la France inexpugnable, après la catastrophe qui livrait la Pologne (4 octobre), ces voleurs regardèrent surtout vers cette proie facile. Ils auraient traité avec nous. Si la Prusse y mettait quelque pudeur encore, c’est parce qu’elle craignait que l’Allemagne ne se rejetât vers l’Autriche. L’Allemagne n’en avait nulle envie. Elle ne rêvait que la paix, et en décembre la vota à Francfort. Un prince autrichien, le Toscan, nous avait reconnus. Et les Bourbons d’Espagne nous caressaient, dans l’idée (si morale) de supplanter ici le petit Bourbon, l’orphelin. Même moralité chez l’Autrichien et le Prussien ; ces deux protecteurs de l’Empire nous demandent en secret permission de voler l’Empire. L’un voudrait la Bavière, l’autre les petits États du Rhin.
L’Angleterre ainsi reste seule, bien justement punie de sa mesquine politique. Que dire de M. Pitt, tant vanté, tant surfait ? Quel bourgeois, quel prosaïque fils de marchand ! On sent l’homme d’affaires, mais borné par une idée fixe. Idée sortie du fond de haine et de colère qui fut l’âme des deux Pitt (nous y reviendrons au prochain volume). C’était de mettre des menottes à la France, des fers aux mains, aux pieds. Calais fut cela deux cents ans. Eh bien, Pitt voulait se refaire deux Calais : Toulon et Dunkerque. Il ne sort pas de là, il ne voit rien. Il manque l’un et l’autre. Il manque l’occasion unique, merveilleuse, de la Vendée, ne sait rien, ne veut rien savoir… « Avant tout, un port ! une place ! » Enfin cette Vendée désespérée s’élance à lui, veut à Granville se jeter dans ses bras. Il manque encore cela. Et cependant la coalition lui échappe. La Prusse se refroidit, s’en va, laissant le bras libre à la France…
Qu’arrive-t-il en 94 ? C’est qu’un matin, Pitt, de ses dunes, voit quelque chose en face, sur Anvers et sur Amsterdam… Ma foi, c’est le drapeau français… Il flotte sur les ports de Hollande, il flotte sur les ports d’Espagne !… Désespoir…
Dans ces moments-là, le diable ne manque guère d’arriver et d’offrir un pacte. La guerre au coin d’un bois, l’amitié du chouan, l’assassinat nocturne ? Ressource insuffisante. Mais le diable y ajoute une arme ingénieuse pour poignarder la France : la fabrique des faux assignats.
Le petit-fils du général Moreaux (celui qui prit Coblentz) a bien voulu copier pour moi au Dépôt de la guerre les dépêches, rapports, etc., de nos armées de Moselle et du Rhin, pour les temps même obscurs où il n’y eut pas d’action brillante, où ces pauvres armées, affaiblies et réduites (au profit des armées qui frappaient les grands coups), ne purent guère que souffrir. Eh bien, rien de plus beau.