L’amour universel fut sa seconde vue. Il en tira les dons les plus contraires à sa nature fougueuse, la finesse, la patience. On a l’œil perçant quand on aime. Le premier, et mieux qu’aucun homme mortel, il vit en toute organisation le point où cessent les contrastes apparents, où les analogies s’engendrent, où l’unité se fait de l’une à l’autre. Tous ainsi, vus de près, se trouvent être frères. Adieu l’orgueil. Les moindres animaux sont cousins ou aïeux de l’homme.

Ce que la république humaine, dans sa crise, ses douloureux enfantements, cherchait, manquait et essayait encore, son idéal, son but poursuivi, la fraternité, c’est le simple fond de Nature. C’est son beau secret maternel. Grande et nouvelle religion !… Salut ! Fraternité des êtres !

CHAPITRE II
LA FRANCE DÉBORDE AU DEHORS. — GRANDEUR ET VERTU DES ARMÉES. — LA MAGNANIMITÉ DE HOCHE.

Nous avons esquissé cet émouvant contraste : jamais tant de ruines, et jamais tant de vie. L’éruption d’une force inouïe d’action, de création. La France, encore en deuil et dans les embarras d’un changement subit, voyait moins sa force elle-même. Mais l’Europe la voyait très bien, la regardait avec terreur.

« La situation, quoique pénible, compliquée, n’en était pas moins admirable », disent Cambon et Lindet (j’ai sous les yeux les notes de Lindet). La France movit lacertos, montra un bras terrible pour le travail et le combat.

Bien loin que Thermidor arrête nos armées, elles débordent sur toutes les frontières. Nos jeunes et vaillants représentants marchent en tête des armées rajeunies de Rhin et de Moselle. Pendant que Kléber prend Maëstricht, la porte de Hollande, Moreaux (non pas Moreau), Marceau, Desaix s’emparent de Trèves, et bientôt de Coblentz, des plus riches pays du monde, et la France s’asseoit sur le Rhin.

Dans le Midi, les Pyrénées forcées, Fontarabie, Saint-Sébastien, ouvrent la Péninsule. L’alliance de l’Espagne, la conquête de la Hollande, vont rattacher ces deux marines et ces deux flottes à la jeune marine française qu’improvisa 93.

Victorieuse partout, la France pouvait être clémente. Elle tendit la main à la Vendée. Elle lui envoya le magnanime Hoche, humain, loyal, persécuté lui-même, sorti à peine des prisons de la Terreur.

Cet homme de vingt-cinq ans, si impétueux sur le Rhin, ce général rapide, en qui ses officiers (Desaix, Championnet, Lefebvre, Ney) voyaient distinctement le génie de la France, l’étoile de la victoire, étonna dans l’ouest par une longanimité étrange et inouïe. Dans ces pays sauvages, dans la guerre d’incendies, de vols, d’assassinats, il apporta une chose nouvelle, le respect de la vie humaine. Les premiers mots qu’il dit, empreints de son grand cœur, étaient touchants : « Français, rentrez au sein de la patrie ! Ne croyez pas que l’on veut votre perte ! Je viens vous consoler… Et moi aussi, j’ai été malheureux… » (Septembre 94.)

C’était si imprévu, si surprenant, que personne n’y crut. Et quand, par sa conduite, on le vit vraiment bon, humain, on le jugea faible et crédule. Il était soutenu par une haute pensée, la plus grande, la plus raisonnable du temps, qu’il avait exprimée dès le 1er octobre 93, et qui le frappait encore plus en octobre 94 : « L’ennemi, ce n’est point la Vendée. L’ennemi, ce n’est point l’Allemagne. Repousser l’Allemagne, rallier la Vendée, et la lancer en Angleterre ! L’Anglais est le seul ennemi. »