Ce n’est pas un petit mérite pour Lakanal, Fourcroy (le comité d’instruction publique, en juin 93) d’avoir osé s’adresser à Lamarck, ex-ami de Buffon, un noble et un suspect. Ce génie encyclopédique, novateur intrépide, héros en toute science, avait pris dans la botanique, dans les transformations des plantes, le mystère profond de la Nature, son secret de métamorphose. Discutées soixante ans, puis acceptées du monde, ses méthodes ont vaincu. Il a eu sa couronne (par les Geoffroy, les Gœthe, les Lyell, les Darwin), ce maître et créateur des hautes écoles de la vie.

Le moment était solennel. La grande révolution chimique régnait, et Lavoisier. Par Lamarck, naît la science des forces organiques.

Combien le monde est solidaire ! la science mêlée à l’action, au grand mouvement social ! Voyons ces deux rivales en face, la chimie, l’histoire naturelle.

La chimie n’était pas une science seulement, mais une langue, qui fut sur-le-champ populaire, s’infiltra, se mêla à tout. On en sent l’influence même dans la langue politique. Tous nos grands terroristes en ont l’écho, la vive impression. Trop parfois. Ils semblent y puiser l’indifférence hautaine aux tragédies du temps. « Rien ne périt. Tout change. La vie, la mort, qu’importe ? Ce ne sont que des phases alternées du cercle éternel, les opérations de l’universelle chimie. »

Ce fut, au contraire, du moment où la vie eut sa réaction, où l’on se ressouvint du grand prix de la vie, que jaillit l’histoire naturelle, l’étude sympathique de tous les organismes (1794). Les moindres animaux et les plus dédaignés, ceux que le roi Buffon, de si haut, n’eût pu voir, devinrent considérables. Le peuple de l’abîme, la démocratie basse des êtres encore flottants aux confins des trois règnes, eut son 89. Il apporta son titre modeste, mais touchant, son droit à l’intérêt : la vie.

Quand Lamarck eut créé, donné ses douze chaires à Geoffroy, à Jussieu, partagé la nature, on lui dit : « Vous vous êtes oublié ? que gardez-vous pour vous ! — Moi ? Le monde sans nom. » — Vaste empire, inconnu, ténébreux, par qui tout commence. Ce puissant révolutionnaire s’en empara, fut leur législateur, les nomma, les classa, leur assigna leurs places dans la Cité universelle. Il en a fait la crypte du Musée, la quasi base souterraine où ce premier degré de l’animalité porte la grande église. De là la vie s’élance, s’organisant et s’affinant, mais parente toujours de ces vies primitives.

La parenté du monde, l’unité d’existence, voilà le nouveau dogme. Mais, pour sentir cela, deux choses étaient nécessaires, — l’attendrissement progressif de ce siècle, finalement touché au cœur par la nature, — puis une simplicité extrême, un abandon surprenant de l’orgueil, qui fit que, sans difficulté, on reconnut les moindres pour parents.

Les génies de ce temps ont tous été des simples, disons-le en passant. Daubenton et Lamarck, pendant plus de trente ans, s’immolèrent à Buffon. Lagrange, si haut placé lui-même, eut le culte de Lavoisier. Haüy était un bon homme, comme Geoffroy, Ampère, tous ineptes aux choses du monde.

Geoffroy fut un enfant, un simple, un saint. Sa grosse tête disproportionnée qui semblait indiquer un arrêt de développement, resta enfantine jusqu’au dernier âge. Il était fils et petit-fils des célèbres apothicaires dont l’un (dans une thèse sur la génération) posa « du ver à l’homme » la parenté du monde. Grande vue prophétique qui semble avoir passé dans le sang à son petit-fils.

Quand je vis celui-ci, je fus illuminé. Sur sa face débonnaire et un peu prosaïque, des yeux charmants, de candeur adorable, rayonnaient. C’était l’expression souriante d’un enfant qui aurait en lui la vision d’un spectacle merveilleux et attendrissant. Le grand jeu de la vie, de ses métamorphoses, ses amours et ses parentés, — bref, Dieu même, — était dans ses yeux, avec un cœur de femme, de mère et de nourrice, pour aimer, observer, couver les moindres êtres.