Ce jeune peuple des provinces, qui arrivait palpitant, trouva prête à le recevoir l’immense création nouvelle des Musées, des Bibliothèques. Pour celles-ci, Paris est bien la capitale du monde. Les autres (comme Londres, Rome ou Vienne) ont leurs Bibliothèques importantes et précieuses. Mais nous, outre la grande, la centrale, nous avons dix bibliothèques (Arsenal, Ville, Sainte-Geneviève, Louvre, Jardin des plantes, École de médecine, Corps législatif, etc.), qui sont toutes remarquables par des collections différentes, des spécialités singulières.

Le rayonnant Musée du Louvre, ouvert dès 93, reçoit en 94 (1er octobre) un hôte immense : c’est Rubens, le triomphe de la couleur. A côté vient bientôt Rembrandt, les lueurs, les mystères du profond magicien. Ils viennent, ces puissants maîtres, réjouir, consoler la France, après ses grandes épreuves. De ses ruines, de l’aridité impitoyable de David, ils évoquent, ils lui disent : « Tiens ! voilà la vie ! »

Le maladroit des maladroits, Louis XVI, en 85 avait très sottement tiré la galerie Médicis du Luxembourg, pour qui Rubens la fit. Elle revient de Versailles chez elle, en 94. Noble jardin, si beau alors ! Au parterre solennel, on venait d’ajouter un lieu de rêverie, le paisible enclos des Chartreux. Les suaves tableaux de Lesueur donnaient au vieux couvent un charme unique, de même que l’ampleur de Rubens, ses formes riches et pleines, s’encadraient à plaisir dans la grasse et robuste architecture Toscane. Harmonie si heureuse ! aimable accord des arts qu’on a détruit barbarement.

Ce temps a un sens organique. L’admirable Musée des monuments français, qui va s’ouvrir en 95, se place aux Petits-Augustins, qui semblaient faits d’avance pour recevoir ces tombeaux, ces statues. Les figures d’art gothique ou de la Renaissance se trouvèrent là chez elles, s’y plurent, s’y établirent. Quand on les en ôta cruellement en 1815, ce fut un déchirement. Voyez les Jean Goujon, sa Diane au grand cerf, devenue si maussade sous les basses voûtes grises du Louvre. Dans le jardin des Augustins, elle était libre, fière, sauvage. Et c’était un enchantement.

J’ai vu cela encore. Ces musées, ces jardins, dans leur belle harmonie, furent notre éducation, à nous autres enfants de Paris. Quand des sombres quartiers, des rues noires, le dimanche, on allait là rêver devant tant de belles énigmes, que de choses on sentait par l’instinct, par le cœur ! Comprenait-on ? pas tout. Mais d’autant plus, dans le clair obscur de ces choses, très imparfaitement devinées, on prenait un sens fort, pénétrant de la vie. J’en revenais tout plein de songes.


A cette époque, on sortait de Paris beaucoup moins qu’aujourd’hui. Pour le Paris central, la grande promenade lointaine était celle du Jardin des plantes et de son Muséum. Promenade si populaire que le Comité de salut public voulait la tripler d’étendue en lui donnant les deux quartiers voisins. Vers novembre 94, la bibliothèque et l’amphithéâtre sont prêts, le muséum transfiguré par l’arrivée des grandes collections de Hollande. La riche Asie (de Java, Bornéo) apporte sa vie flamboyante. Ces îles aux cents volcans peignent tout, oiseaux, papillons, fleurs, coquilles, d’indicibles flammes. Le vieux Daubenton ranimé fit, à quatre-vingts ans, l’immense et rapide travail de classer et d’exposer tout.

En décembre 94, l’Assemblée assura la subsistance de la Ménagerie (formée depuis un an). Elle vota la pension du roi des animaux, « du lion et de son ami, le chien. » Toutefois avec cette réserve républicaine qu’exprima Daubenton : « Nul roi dans la nature. »

Ce que 93 avait rêvé, voulu et fait sur le papier, devint réalité vers décembre 94 : le Muséum fut une grande république des sciences, se gouvernant elle-même.

Elle fut créée par Lamarck, qui en fonda les douze chaires, y mit le souffle de son puissant esprit.