Appel des provinces à Paris, appel universel à tous, aux pauvres pour les hautes études. Ce fut une ascension admirable des forces vives. Si le riche est un travailleur, c’est un saint ; je le révère. L’étudiant bourgeois d’aujourd’hui est trop souvent paresseux. De là nos mortes écoles. Mais ces pauvres qui arrivent, la plupart sont des furieux, des enragés de travail, des Bichat et des Biot, des Cuvier, bientôt Dupuytren. — Dans les arts, il en est de même. Les deux hommes qui ont senti le peuple, la grâce souffrante et le sourire de douleur, Greuze, Prudhon, ont été les fils inspirés de la pauvreté.
Octobre 94 est une éruption de lumière, telle qu’on en baisse les yeux. Le beau livre de Despois (Vandalisme révolutionnaire) nous saisit d’étonnement. C’est comme aux premiers jours du monde, c’est une Genèse qu’on lit, la Semaine de création.
Des écoles du salpêtre, du volcan de Lavoisier, de la révolution chimique, — et des écoles du Génie, de l’enseignement de Monge (jusque-là caché dans Mézières), — éclate la glorieuse École des travaux publics (28 septembre), avec son curieux complément, le Musée des machines au Conservatoire des Arts et Métiers (10 octobre).
Le 30, l’École normale appelle de toute la France tout ce qui enseigne déjà ou enseignera demain.
Douze chaires à l’École normale, douze au Muséum d’histoire naturelle sont ouvertes. Le 4 décembre, les trois Écoles de médecine. Enfin, les Écoles centrales (ou lycées) le 25 février 95.
Énormes créations, saisissantes par la grandeur, mais bien plus par l’esprit de vie, le cœur qu’on y sent partout.
Quel spectacle nouveau offrirent nos trois Écoles de médecine (Paris, Montpellier, Strasbourg) ! Pour la première fois, au lieu d’un enseignement en l’air, pédantesque et doctrinal, l’Assemblée a institué la médecine sur le vif, au lit des malades. On met sous les yeux de l’élève, non la maladie possible, mais l’homme même, l’homme malade, le patient, la douleur. De là l’armée intrépide des médecins qui suivront la guerre en allégeant tant de maux. De là les impressions vives, profondes, de Bichat, du grand livre de la Vie et de la Mort, qui ouvre la physiologie, vraie voie de la médecine.
L’enseignement, jusque-là dédaigné, apparaît dans sa vérité, comme une magistrature. On voit la Convention appeler tous les génies du temps à ses écoles. On voit à l’École normale les Lagrange, les Laplace, enseigner l’arithmétique. Les Bernardin de Saint-Pierre, les Volney, etc., furent appelés aux enseignements moraux, littéraires, historiques.
Tout était vie et mouvement, les leçons improvisées. Des conférences publiques entre élèves et élèves, entre professeurs même, intéressaient tout le monde. Les femmes y assistaient et y ajoutaient le charme de leur curiosité émue, de leur facile enthousiasme, parfois de l’attendrissement maternel. Quand elles virent l’enseignement des sourds et muets, des aveugles, ces arts ingénieux de la charité, elles ne retenaient pas leurs larmes. Le bon vieux professeur dit à Massieu, son meilleur élève : « Essuie-toi bien proprement, et embrasse une des citoyennes. » Mot de bonhommie touchante (dit fort bien M. Despois) qui eût enchanté Franklin.
L’Assemblée voyait dans l’art le plus haut enseignement. Devineriez-vous jamais la somme qu’elle consacra aux prix du concours des tableaux, dans ce temps de si grande pauvreté publique ? Vous ne le trouveriez pas. Un demi-million (en numéraire) ? Le jury, de cinquante membres, fut sagement composé, non seulement de peintres (presque toujours envieux), mais d’hommes de toutes les classes, d’écrivains : Lebrun, La Harpe ; — de savants : le géomètre Monge, le naturaliste Vicq-d’Azyr ; — d’acteurs : Laïs et Talma. Il y avait un médecin, un laboureur, un artisan. Pourquoi pas ? rien de plus sage. L’instinct de l’illettré, du simple, souvent peut redresser les doctes, les raffinés, les subtils.